GAUIN vs TORANIAN &TILBIAN : LA LOI OU LE PATHOS ?

Ecrit par , 2017-10-20 12:53:11


Il était 15h10, mardi 17 octobre 2017, quand la présidente de la 17e Chambre du Tribunal correctionnel de Paris, Fabienne Siredey-Garnier, a ouvert le procès engagé par l’historien Maxime Gauin contre Ara Toranian et Samuel Tilbian.

Les 2 prévenus devaient répondre des délits de diffamation publique et injure publique envers un particulier, Maxime Gauin pour des faits qui remontent à 2013 et 2014 dans 3 dossiers. A ces dates, le jeune historien Maxime Gauin avait été assimilé, sur le forum d’Armenews dirigé par Ara Toranian à :

« un véritable tâcheron au service du fascisme turc », « défenseur de la thèse inverse, à l’instar d’Erdoğan, qui n’a pas hésité à suggérer l’existence d’un complot cosmopolite mondial pour expliquer la crise financière en Turquie. », « un négationniste patenté », « qui fait partie des gens qui ont permis au nazisme de fonctionner » puis Maxime Gauin était identifié à l’ignoble révisionniste de la shoah, Robert Faurisson.

Une forte crispation émanait notamment d’Ara Toranian et de ses proches.

Ses défenseurs affichaient moins de hargne et d’agressivité qu’en 2010 lors du procès, à Lyon, du médecin Movses Nissanian qui a été condamné pour injure sur la personne de Maxime Gauin [1]. En auraient-ils tiré une leçon ?

Sur le plan numérique, même si les activistes arméniens étaient plus nombreux, les amis de Maxime Gauin s’étaient également déplacés en masse. Il y avait notamment les présidents du Centre culturel Anatolie, de la Fédération des associations turques de Suisse romande, de la Maison de l’Azerbaïdjan à Paris et de l’association Objectif 21. Un internaute fit d’ailleurs remarquer l’absence totale des membres des groupes franco-turcs comme l’UETD, la COJEP ou le PEJ. Ce sur quoi, un dirigeant de COJEP et ex-candidat de PEJ expliqua : « de nature les groupes pro-AKP sont peu réactifs et peu actifs sur ces sujets (ça parle beaucoup pour rien au final) ».

A l’inverse du prévenu Ara Toranian, le plaignant Maxime Gauin paraissait serein et détendu.

La présidente a rappelé les faits et les délits reprochés aux prévenus en prenant le soin de poser des réserves évoquant une « polémique historique et politique sur la qualification de génocide arménien même si la France a pris position par une loi déclarative du 29 janvier 2001 ». Elle a précisé que le « génocide arménien entre guillemets » ne serait pas l’objet des débats, qu’il s’agirait de déterminer s’il y a, ou non, diffamation et injures.

Après cette introduction factuelle et neutre, la présidente a laissé la parole aux 2 prévenus appelés tour à tour à la barre. Sous l’œil hagard de la salle, les 2 prévenus vont théâtraliser pendant plusieurs dizaines de minutes le pathos et se transformer en victimes faisant presque oublier leurs délits ! La scène, digne de Kafka, est inouïe tant domine la manipulation sentimentale des prévenus.

D’abord, Samuel Tilbian. L’homme, retraité et administrateur de biens, est confus mais sa voix est très colérique, son ton acariâtre et sa virulence vindicative. Il se met à lire un papier qu’il sort de sa poche et attaque « l’Etat fasciste turc » qui a infligé « massacres et souffrances à sa famille » et notamment à sa mère Lucie Samuélian et son père Oronte Khoulian, nés à Maraş, déportés en Syrie.

Le fielleux Samuel Tilbian termine son long récit familial en accusant : « la Turquie est un État négationniste qui dépense des dizaines de millions pour son négationnisme. ». Puis, il assimile les textes du plaignant, Maxime Gauin à ceux qui « nient et justifient l’éradication des Juifs et des Tsiganes par les Nazis ». Précisions que ces injures ont rappelé celles proférées en 2008 par le conseiller municipal de Villeurbanne, Movses Nissanian qui a été condamné en 2010 par la 6ème Chambre du Tribunal correctionnel de Lyon suite à une plainte de Maxime Gauin.

Comble de procès, l’acrimonieux Samuel Tilbian clôt en exigeant du tribunal que le plaignant Maxime Gauin soit lourdement sanctionné ! Tellement ubuesque… l’accusé est subitement métamorphosé en pauvre plaignant qui dicte des ordres au juge.

Ensuite, c’est Ara Toranian qui se présente à la barre. Le directeur du mensuel Nouvelles d’Arménie Magazine et co-président du Conseil de coordination des organisations arméniennes de France, est d’abord tremblotant et son visage est coloré par l’anxiété et le stress. Mais, habile tribun, il s’engouffre dans la brèche ouverte par la présidente qui a toléré le discours victimaire totalement hors sujet de Samuel Tilbian relatif à l’histoire de sa famille. Ainsi, à l’instar de son collègue, il va, lui aussi, verser en abondance dans la martyrocratrie, faisant du pathos le vecteur directeur de son témoignage. Lui aussi parlera, larmoyant, des dizaines de minutes sur sa famille « rescapées du génocide », de son combat pour les Arméniens, pour la cause arménienne, pour le « génocide arménien », de la nécessité de « punir les négationnistes comme Maxime Gauin qui ne cesse de provoquer et qui verse sa haine de l’Arménie et des Arméniens ». Ara Toranian avoue qu’ils se sont « réunis pour savoir comment répondre à Maxime Gauin », par le mépris ou la confrontation. Puis, gagnant plus d’assurance, Ara Toranian entamera une attaque violente envers le jeune historien Maxime Gauin accusé de servir l’Etat turc dont les « ambassadeurs empêchent toute action des Arméniens descendants des rescapés du génocide arménien », que « Maxime Gauin est lié aux loups-gris de l’extrême-droite turque qui a même une photo avec Abdullah Çatlı ». Maître Patrick Maisonneuve, avocat de Maxime Gauin, précisera à Ara Toranian que Abdullah Çatlı est mort en 1996 quand Maxime Gauin n’avait même pas 12 ans ! Tout au long de son discours, Ara Toranian ne cessera de diaboliser Maxime Gauin par l’affirmation, sans jamais argumenter, sans jamais préciser, sans jamais appuyer par un fait, un propos, un acte circonstancié reproché au jeune historien.

La présidente laisse faire et note attentivement en demandant de parler moins vite afin que la greffière puisse tout enregistrer.

La Turquie et ses représentants sont de plus en plus souillés, calomniés, avilis, diffamés. Maxime Gauin, le plaignant, se retrouve de plus en plus en position de prévenu. Les rôles s’inversent. On a oublié qui est le plaignant, qui est l’accusé. Le procès est devenu celui de « l’Etat turc fasciste et de son tâcheron Maxime Gauin ». Le tribunal laisse faire. A l’inverse du président Schir à Lyon en 2010 qui s’était focalisé sur la plainte, la présidente laisse les prévenus largement abonder dans le hors sujet en proliférant dans la victimisation et le sentimentalisme.

Le procès prend une tournure kafkaïenne à la plus grande exaltation des sympathisants arméniens.

Le pathos s’impose face au droit.

Puis, c’est au tour du véritable plaignant, Maxime Gauin de parler.

Maxime Gauin est un historien-chercheur qui vit dans la capitale turque, Ankara où il prépare une thèse de doctorat portant sur « les relations entre la France et les comités arméniens entre 1918 et 1923 » à la prestigieuse université anglophone ODTÜ (L’université technique du Moyen-Orient / Middle East Technical University). Il est employé par la boite à idées : Avrasya İncelemeleri Merkezi (AVİM). Curieusement, l’avocat de la défense, Henri Leclerc demande : « Mais, votre employeur est turc ! ». « Oui, c’est l’AVIM mais je ne suis pas et n’ai jamais été payé par l’Etat turc » rétorque Maxime Gauin. « Oui, mais votre employeur, il est turc ! » répète bizarrement l’avocat, burlesque.

Le jeune historien poursuit et se montre brillant en s’insurgeant véhément contre les prévenus qui l’avaient assimilé aux nazis, il cite le cas de son oncle « mobilisé en 1939, il a rejoint la Résistance fin 1940. Il a failli se faire tuer pendant les combats, puis a échappé de peu à une arrestation par la Gestapo en avril 1944. ».

Il répond point par point aux questions posées et ironise même « moi, je n’accuse jamais sans preuve contrairement à monsieur Toranian ».

A ceux qui ont vitupéré sa qualité d’historien, Maxime Gauin fait valoir qu’il est diplômé en histoire de la Sorbonne avec mention Très-bien et qu’il a mené des recherches dans les plus grandes archives à Paris, Londres, Washington ou Boston.

Quant à l’accusation de « fasciste », Maxime Gauin, encyclopédique, cite les 2 principales définitions du mot fascisme et défie quiconque de trouver le moindre écrit de sa part répondant à ces définitions. « Impossible car je n’ai jamais écrit quoi que ce soit qui s’en rapproche ».

Concernant les allégations de « haine envers l’Arménie et les Arméniens », le jeune historien interpelle directement Toranian le mettant en demeure de trouver le moindre mot qui justifie ses accusations.

Se tournant vers la présidente, Maxime Gauin interroge : « Madame la présidente, vous avez lu mes articles, y a-t-il un seul mot de haine envers l’Arménie ou le peuple arménien ? Je ne fais jamais aucune généralisation, je parle de faits précis, je suis un historien. »

Le tribunal appelle ensuite les 2 témoins de la défense. Le premier est Yves Ternon, chirurgien retraité et diplômé d’un doctorat en histoire de la médecine [2]. Le second est Raymond Kevorkian, ex- conservateur de la bibliothèque Nubar à Paris et d’un dépôt d’archives contenant les archives de la Délégation nationale arménienne dirigée par Boghos Nubar Pacha et celles d’Aram Andonian (qui a inventé les faux télégrammes de Talat Pacha).

Yves Ternon martèle sa leçon : « Le génocide arménien est un fait unanimement reconnu. ». A propos de Maxime Gauin, il indique « ne pas connaitre ce Monsieur ». Il est vrai que Yves Ternon, qui se dit « spécialiste de l’histoire de l’Empire ottoman » ne connait ni le turc, ni l’arménien et encore moins l’ottoman. Pourtant, le chirurgien retraité assène ses certitudes.

Raymond Kevorkian se pose en expert absolu ès « génocide arménien » expliquant que le génocide arménien est une réalité admise par tous les historiens mais que « parfois, il y a des erreurs. Aux Etats-Unis, par exemple, où le système est différent, les chaires d’études turques, et même arméniennes, sont financées par des groupes, des lobbies. Ainsi, on peut trouver une note rédigée par l’ambassadeur turc dans un dossier d’historien. » (!)

Le témoin ne manque pas de faire du sarcasme sur Maxime Gauin. Et quand l’avocat de ce dernier lui demande pourquoi il n’a pas répondu favorablement à la demande de Maxime Gauin de consulter les archives de la Délégation nationale arménienne à la bibliothèque qu’il dirigeait, Raymond Kevorkian pense faire de l’humour en s’emportant : « Mais que me reprochez-vous exactement ? De ne pas vous avoir donné des documents qui allaient révolutionner le génocide arménien et montrer à la planète qu’il ne s’est rien passé ? ».

Pour équilibrer les témoignages, on regrettera que le plaignant Maxime Gauin n’ait pas fait appel, lui aussi, à des témoins. Ainsi, s’ils avaient été sollicités, l’historien britannique francophone, Norman Stone et l’ancien député suisse, Guillaume Hourriet auraient permis au tribunal d’avoir un éclairage plus varié et nuancé sur le litige turco-arménien de 1915.

Le procureur a reconnu que les délits de diffamation et d’injures étaient constitués sur le plan juridique mais que compte-tenu du « contexte particulier », il préconisait la relaxe (!) pour le chef d’accusation relatif à la diffamation et laissait le tribunal apprécier pour le délit d’injures.

Au final, le procès qui a débuté par des faits aura progressivement tourné vers le sentimentalisme soulevant l’interrogation tellement saugrenue et inepte, le tribunal doit-il appliquer la loi ou le pathos ?

Le jugement est attendu pour le mardi 28 novembre 2017, dans un peu plus d’un mois.

Auteur : A.A.

20/10/2017

Plan du site | RSS 2.0 | Copyright Turquie News 2006-2017 | Mentions l�gales |

Visiteurs connectés : 22