[HISTOIRE] : Les réfugiés turcs fuyant les armées balkaniques (1912-1914)

Ecrit par Hakan, 2017-10-14 17:47:55


Les réfugiés turcs fuyant les armées balkaniques (1912-1914) et l’armée grecque en Anatolie (1919-1921) : la situation à Istanbul en 1921, vue par un journaliste français.

« Les moadjirs, les émigrés, on les rencontre partout, le long des rues de Stamboul, dans les cours des mosquées, aux abords des casernes. Mais c’est surtout à Galata, aux environs du port, que leur nombre et leur misère attirent l’attention : vieillards chancelants, conduits par des enfants en guenilles, troupeaux de femmes, au corps serré dans un châle, au visage strictement voilé, qu’affole le brusque passage d’une automobile ou d’un tramway, paysans au regard résigné et fier, assis le long d’un trottoir comme sur le bord d’un chemin. On compte ainsi dans la ville cent mille abandonnés, qui n’ont ni l’espoir d’un gite, ni la certitude d’un morceau de pain ; mais ils sont à Constantinople, où réside leur chef et leur père, le Sultan-Calife, et, de sentir voisine cette protection, si impuissante, ils éprouvent une vague sécurité, qui adoucit leur détresse.

Le Sultan et son gouvernement ont fait ce qu’ils ont pu : vingt mille mohadjirs ont été recueillis dans des baraques ou sous des tentes, dans les écoles et dans les mosquées. On leur distribue du pain et, trois fois par semaine, une soupe chaude.

J’ai voulu voir ces privilégiés. Accompagné par le directeur de l’office des Émigrés, Hamdi Bey, un jeune fonctionnaire actif, intelligent, organisateur, j’ai fait le tour des camps et des abris. Le hangar, la baraque ont pour plancher la terre nue. Des toiles à sac, retenues par des cordes, séparent les familles entre elles, suivant les exigences de la loi musulmane. Si telle baraque n’est pas divisée en compartiments, c’est qu’elle n’abrite que des veuves avec leurs enfants encore petits.

La plupart des réfugiés, fuyant aux approches de l’invasion et du massacre, n’ont sauvé que leur vie. Ceux qui ont pu emporter quelques hardes, une cruche, un tapis, s’efforcent de donner à leur “carré” l’aspect d’une de ces chambres de paysans identiques dans tout l’Orient. On admire tant de propreté et de décence parmi tant de misère, et l’on s’étonne qu’aucune mauvaise odeur ne se dégage de ce troupeau humain si étroitement parqué. Quelquefois devant la baraque on rencontre un âne, une vache, une couple de poules, que quelque mohadjir a sauvés du village et dont il n’a pas voulu se séparer. Il est rare qu’on entende le bruit d’une dispute, ou même les pleurs d’uu enfant : tout ce monde est morne, silencieux et attend.

Dès que nous entrons, un murmure s’élève, les yeux et les lèvres posent la même question anxieuse : “Quand nous renverrez-vous ? quand pourrons-nous rentrer ?” Le directeur répond par quelques mots d’encouragement et d’espoir. “Inchallah ! plaise à Dieu !” répètent invariablement les malheureux, et nous passons. Voici les émigrés arrivés hier du golfe d’Ismid : tous sont du même village, que les Grecs ont incendié. Une femme, tenant un jeune enfant par la main, s’approche de mon guide, le salue et lui raconte sa lamentable histoire : les soldais hellènes ont brûlé vif, devant elle, son fils ainé, un garçon de treize ans. D’autres femmes se lèvent et témoignent d’autres horreurs, dont leurs yeux égarés sont encore remplis. Rien que des femmes et des enfants dans ce dernier convoi : aucun homme n’a échappé à la captivité ou au massacre. »

Maurice Pernot, « La question turque — Constantinople sous le contrôle interallié », Revue des deux mondes, 15 janvier 1922, pp. 290-291.

Source : Gallica Bibliothèque

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