[Bibliothèque] "Leïla, fille de Gomorrhe" de Yakup Kadri Karaosmanoglu

Ecrit par Sophie C., 2011-01-09 15:26:51


Si mes premières approches vers la littérature turque se sont soldées par un abandon (Neige de Orhan Pamuk) et une incompréhension (une histoire pour deux de Sait Faik Abasiyanik), j’ai récidivé après un passage au stand de la Turquie, pays invité au Salon du livre 2010. Mon choix s’est porté sur Leila, fille de gomorrhe, de Yakup Kadri Karaosmanoglu. Cet auteur, parfaitement inconnu de moi, est présenté comme l’un des plus grands romanciers turcs du XXe siècle. Né en 1889 au Caire et disparu à Ankara en 1974, il est un grand témoin des évènements historiques ayant marqué son pays. C’est donc avec une légère appréhension que je me suis lancée dans ce roman. Finalement, grand bien m’en a pris.

A la fin de la Grande Guerre de 14-18, l’Empire Ottoman est occupé, démantelé par les troupes des vainqueurs. Et même s’ils sont détestés par la majorité de la population, les occupants alliés, anglais, français, italiens, fascinent, surtout la petite frange de la société stambouliote bourgeoise, aisée qui ne sait où donner de la tête entre soirées, sorties à cheval, mondanités de toutes sortes.

Parmi cette élite des plaisirs mondains, Leïla fait figure de reine. Si elle est admirée et accumule bien des conquêtes parmi les militaires anglais, son cœur balance tout de même entre le capitaine Jackson Read et son fiancé Necdet. Le capitaine Read est un anglais jusqu’au bout des ongles, conscient de sa supériorité anglaise, de son éducation. Et s’il joue avec les femmes turques plus ou moins jeunes qui se pendent à son bras, font tout pour attirer son attention, il n’a d’yeux que pour Leila. Mais pour rien au monde, il n’avouera qu’il est au bord de tomber amoureuse de la jeune fille. Quant au fiancé Necdet, c’est tout l’opposé. Promis à Leila depuis longue date, il la connaît depuis son enfance. D’un tempérament trop sensible, foncièrement jaloux et surtout indécis, il mène la vie dure à la jeune fille. De plus Necdet est anglophobe patenté. Il les exècre au plus haut point. C’est avec grande attention qu’il suit l’avancée des troupes turques, levées par le futur sauveur de cette nation, Mustafa Kemal, bientôt Ataturk.Tout ceci n’arrange en rien ses crises de jalousie, dignes d’un enfant capricieux.

Ces trois personnages principaux sont entourés par une foule de commensaux, tous plus désœuvrés les uns que les autres, tous attirés par les plaisirs de la séduction, pour certains proches du vice, de futilités, l’attrait de l’argent et du pouvoir. Yakup Kadri Karaosmanoglu n’a pas son pareil pour dresser des portraits plus vrais que nature. Il trace parfaitement les influences, contradictoires des sentiments mis en balance dans cette sorte de milieu futile, où les apparences comptent pour beaucoup, où l’honneur d’une famille peut être perdu parce que l’on n’a pas été invité à la toute dernière soirée où il faut absolument être vu.

Leïla, fille de Gomorrhe est un récit sur les bouleversements de cette ville. C’est un habile prétexte pour l’auteur pour critiquer ces sociétés vouées aux plaisirs faciles. Imprégné de culture française, - au départ, ce roman avait pour titre Sodome et Gomorrhe, mais il rappelait trop l’œuvre d’un certain M. Proust, il a donc été changé - l’auteur s’exprime en une langue soignée, très classique, ce qui convient parfaitement à son propos et l’époque étudiée.

Tout ceci rend cette histoire très intéressante et sa lecture très agréable. A découvrir bien sûr.

Dédale

Extrait :

Il est vrai que, depuis son arrivée à Istanbul, il ne s’était guère écoulé de jour qui n’eût été marqué de quelque aventure amoureuse. Il n’en était plus à dénombrer ses succès, à tel point qu’il en éprouvait une sorte de saturation et qu’il lui arrivait même de ne plus trouver le temps de remplir comme il convenait l’importante mission que ses chefs lui avaient confiée. Il se prenait parfois à regretter que les femmes de ce pays ne puissent être disciplinées à l’instar des êtres primitifs que les bureaux de recrutement de la Grande-Bretagne vont cueillir jusque dans les forêts vierges des îles de l’océan indien pour les rassembler sous les ordres d’officiers roses et imberbes, à son image. Il eût alors suffi d’un de ces commandements rauques qui lui été familiers pour faire rompre selon son bon plaisir ce bataillon d’amoureuses qui l’encerclaient sans merci. Mais le capitaine Jackson Read ne comprenait que trop toute l’inanité d’un pareil regret. Aussi bien, ne trouverait-il guère en lui l’énergie nécessaire pour mettre fin au roman imprévu qu’il vivait. D’ailleurs, laquelle de ses admiratrices aurait-il été tenté de décourager ? Leur étrange cohorte était encore plus hétérogène que l’armée britannique. Des Turques y côtoyaient des Grecques, des Arméniennes, des Juives. Il y avait des veuves et des femmes mariées, jeunes et mûres, blondes et brunes, potelées et sveltes, sensibles ou rêveuses, sensuelles ou fantasques, toute la gamme de Juliette à Ophélie, de Catherine à Cléopâtre. Tel un convive gavé qui ne sait plus de quel plat se servir, Gerald Jackson Read éprouvait déjà au seuil de sa trentième année cette fatigue prématurée spécifique aux bons vivants. Sans doute ne donnait-il à ces femmes rien de lui-même. Il n’en ressentait pas moins une sorte de dépression physique, comme un engourdissement de son être, dans le tourbillon de cette bacchanale effrénée où, constamment aimé, recherché, poursuivi, objet permanent de rivalités et de conflits, il avait finalement cessé de s’appartenir.

Source : biblioblog.fr

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