HOMMAGE A KARA FATMA : HÉROÏNE DE GUERRE TURQUE

mercredi 5 juillet 2017, par Özcan Türk (Facebook)

Après Nene Hatun, je rends hommage à un autre symbole de l’héroïsme féminin turc : Fatma Seher Erden nommée « Kara Fatma », qui nous a quittés il y a 62 ans et 3 jours, le 2 juillet 1955.

Kara Fatma et Nene Hatun sont issues du même terroir, celui de la digne et fière province d’Erzurum, berceau historique de nombreuses civilisations.

Kara Fatma, « Fatma La Brune » n’hésite pas à participer, arme à la main, à la guerre des Balkans aux côtés de son époux en 1912 et 1913. Lors de la Grande guerre, elle lutte sur le front du Caucase en compagnie d’une petite dizaine de femmes de son clan familial.

Fatma rentre dans sa province Erzurum lorsqu’elle apprend que son mari le major Ahmet Bey est tombé sous les balles ennemies à la bataille de Sarıkamış où les Turcs ottomans font face aux Russes du tsar Nicolas II aidés par deux brigades de volontaires arméniens (selon, l’historien Osman Mayatepek, "Dedem Enver Paşa", ISBN 9786050819007, page 103-124).

Mais la guerre ne cesse pas. Pis, elle se généralise et le pays est occupé avec l’effondrement de l’Empire ottoman. Lorsque Fatma apprend qu’un général du nom de Mustafa Kemal a lancé la résistance face à l’occupant, elle s’engage aussitôt.

En 1919, Fatma part à Sivas pour rencontrer Mustafa Kemal. Pugnace, elle guette le Pasha et lui fait soudainement face malgré les gardes d’Atatürk qui tentaient de l’en dissuader. La tenace guerrière brune se dresse devant le grand stratège blond. Elle ôte son voile et exige avec fougue :

- « Mon Pasha, je viens d’Erzurum, j’ai fait la guerre avec mon mari qui est mort au front de Sarıkamış. Je sais manier les armes, je sais monter à cheval, et je veux me battre pour mon pays. Donnez-moi une mission, je suis à vos ordres. ».

Mustafa Kemal Pasha observe cette femme au teint pâle et aux cheveux charbon. Sa hardiesse est sans faille, son patriotisme flamboyant et sa détermination viscérale. Fatma, cette brune au caractère trempé et à la vigueur pétillante l’impressionne.

Fatma a mangé du lion et pour elle, la défense de sa patrie est son violon d’Ingres.
Devant une telle combativité, Atatürk signe lui-même son ordre de mission et l’envoie sur le front ouest pour affronter les Grecs et les milices arméniennes.

Atatürk a probablement vu en Fatma, la reine persane de Bodrum Artémise Ire qui s’est battue face aux Grecs.

C’est lui qui lui donne ce pseudonyme : « Kara Fatma » en concluant : « Si seulement toutes les femmes étaient comme toi Kara Fatma ! ».

Note : en turc, l’adjectif « kara » signifie avec subtilité « brun, noir, farouche, téméraire ». Je laisse le lecteur juge du sens car le turc utilise un seul mot pour décliner l’intégrale subtilité de plusieurs qualificatifs.

Kara Fatma commande un bataillon d’environ 300 soldats composés très majoritairement de femmes dont sa propre fille. Ses camarades d’armes et elle se battent sur tous les fronts et notamment à İzmit, Bursa, İznik, Sakarya , Sapanca, Adapazarı, Düzce, Hendek , Afyon. Elles jouent un rôle majeur dans la libération de Bursa. En 1922, au début de la bataille finale face à l’armée grecque du général Trikoupis, Kara Fatma est blessée et capturée mais, en combattante indomptable, elle s’évade des mains de l’ennemi et guerroie de nouveau.

Le New York Times du 23 avril 1922 écrit qu’à la tête d’un bataillon de soldats femmes, la caporale Kara Fatma a attaqué un front ennemi et libéré 25 soldats prisonniers dont un officier.

Elle a 34 ans lorsqu’elle rentre à Izmir libérée de l’ennemi grec le 9 septembre 1922 par les troupes de Mustafa Kemal Pasha. Elle commande la première cavalerie qui pénètre dans le district de Karşıyaka à Izmir. Les habitants sont happés par cette cavalière tout en noir. Ses vêtements sont noirs, son cheval est noir, son fusil est noir, même ses longues bottes sont noires. Le charisme et la combativité déclinés dans la couleur noire font jaillir l’ombrageuse détermination et la victoire infaillible de cette farouche combattante.

Kara Fatma qui débute sa carrière militaire comme sergent, prend sa retraite de l’armée avec le grade de Premier-lieutenant.

Elle verse l’intégralité de son salaire au Croissant-Rouge.

Son mari et ses deux fils sont tombés au front.

A la fin de la guerre, elle prend soin de sa nièce qui a combattu à ses côtés et ses enfants. Sa nièce a perdu une main lors d’affrontements avec l’ennemi puis, plus tard, sa raison. Fatma s’occupe d’eux malgré ses pauvres moyens.

Puis, Fatma tombe dans la misère et se réfugie silencieusement dans un monastère russe d’Istanbul où la remarque le célèbre journaliste Mekki Sait Esen. Grâce à un reportage qu’il publie d’elle en 1933 dans le magazine Yedigün, la Turquie s’émeut de la situation de son héroïne. La maire d’Istanbul de l’époque, Lütfi Kırdar la loge dans une petite maison d’une fondation à Kasımpaşa.

En 1934 avec la réforme instituant des noms de famille aux Turcs, Kara Fatma devient « Fatma Seher Erden ».

Pourtant, l’héroïne brune poursuit sa vie dans une grande pauvreté. Mais, par dignité et pudeur, elle ne dit mot, elle ne réclame rien. A ceux qui veulent l’aider, elle répond : « ma médaille me suffit. ». Suite à la solidarité du député de Kars, Tezer Taşkıran et du député de Rize, Yusuf İzzet Akçal, une pension de 170 livres turques lui est allouée en 1954 par la Grande Assemblée nationale de Turquie.

Kara Fatma décède à 67 ans le 2 juillet 1955 dans le complexe médico-social public Darülaceze où elle était hospitalisée les derniers moments de sa vie.

Décidément, on dirait que le seul sort réservé aux héros de guerre turcs est l’indifférence et la misère ! Souvenez-vous de sa consœur d’Erzurum Nene Hatun et du héros des Dardanelles, le Grand Seyit « Koca Seyit ».

Et la honte ne s’arrête pas là puisque, même la médaille de l’Indépendance dont Kara Fatma est décorée pour sa contribution héroïque à la libération du peuple turc est dérobée !

Scandale ultime, lors de travaux publics, sa tombe disparait !

Heureusement, en 2014, le Croissant-Rouge turc, se souvient enfin de sa donatrice qui lui a légué tout son solde, sans en dépenser un seul centime. Il décide de lui construire un petit monument funéraire dans le cimetière Kulaksız de Kasımpaşa.

« Désormais il n’y a ni femmes, ni hommes, il y a juste l’indépendance ! » s’écriait Kara Fatma.
Hommage !


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