« Les noms turcs refroidissent nombre d’employeurs ». A Ste-Sigolène, les immigrés sont employés depuis plus de vingt ans. Mais leurs fils ne sont plus embauchés.

mercredi 10 juin 2015, par Hakan

A Sainte-Sigolène, capitale du film plastique, 5 000 habitants, des dizaines d’entreprises, des offres d’emploi à profusion, Ibrahim est le dernier Turc embauché de l’une des plus grosses usines du coin. C’était en mai 1995. Une sorte de coup de chance. « Ils m’ont gardé après quatre ans d’intérim. Autour de moi, des Français étaient pris après un ou deux CDD (contrat à durée déterminée) de six mois. Moi, je restais sur le carreau. Un jour, j’ai enfin été intégré mais sur piston. Je faisais du karaté avec le directeur du personnel. » Sur le papier, on lui propose le week-end. Douze heures le samedi, douze le dimanche, 24 heures payées 39 : un poste refusé par la plupart des ouvriers. Lui n’avait pas le choix. « Si je n’avais pas accepté, je serais resté dehors. » Depuis, tout roule sans accroc ni malaise. « Je suis respecté », dit-il, fier de travailler chez Barbier, fleuron industriel de ce canton de Haute-Loire.

Indésirables. Dans l’entreprise, le délégué syndical CFDT, Alain Chevalier, voit bien passer des étrangers : toujours en intérim, jamais d’embauche. « Pourtant, sur les deux dernières années, il y a eu une vingtaine de recrutements. Que des Français de souche. » Si, dans les années 70, l’industrie du plastique est allée chercher des Turcs car elle avait besoin de leur force de travail, aujourd’hui, elle ne sait que faire de leurs enfants devenus indésirables.

Devant un verre de thé, à l’Amicale des travailleurs turcs, derrière l’église du village, Ali [1] explique qu’à 44 ans, il appartient à la cohorte des anciens. Ceux qui font tourner les machines depuis plus de vingt ans. « Français et étrangers, nous sommes tous collègues. Il n’y a pas de différence. Au boulot, ça va. A l’extérieur, peut-être y a-t-il plus de soucis. » A côté de lui, celui qui pourrait être son fils murmure dans un énervement : « Ils ne veulent pas fouiller, ils évitent de faire du bruit. » Bien accueillis avec lit et matelas dans les années 70, les « vieux » rechignent à voir que le FN ramasse plus de 30% des voix à Sainte-Sigolène et place quatre élus au conseil municipal.

Ibrahim est aussi un ancien, mais il « entend » plus de choses. « En général, il y a une bonne coopération. Je bois le café avec les Français. Mais, parfois, quand j’ai le dos tourné, je les entends parler des Turcs qui ont des grosses voitures, qui font ceci, qui font cela. Alors, je leur dis que je ne vole pas, que je travaille comme eux. » Gêné, il avoue les gestes d’agacement en sa présence. Surtout de la part des jeunes locaux, ceux qui viennent d’arriver, parfois en intérim. « Quand je donne un ordre comme tirer le plastique, certains font exprès le contraire, car ils ne veulent pas travailler avec moi. Si les chefs nous respectent, les jeunes ont l’impression que je leur pique le boulot. Ils n’aiment pas être mis en concurrence avec moi. » Fierté. Comme beaucoup de ceux qui firent le voyage dans les années 70, il travaille chez Barbier. Avec ses 520 salariés, le groupe est la fierté du pays. Son fondateur, Abel Barbier, est l’homme qui sauva le village de la crise du textile. Du fil, il passa au film plastique. L’entreprise emploie aujourd’hui moins de 10% de travailleurs immigrés, toutes nationalités confondues. Racisme ou discriminations à l’embauche, l’entrepreneur opte pour le silence. « No comment. Je suis dans l’économie, je ne fais pas de politique. » Pourtant, l’homme est respecté dans la communauté turque. « Lui, au moins, il n’est pas raciste, dit un jeune. Il emploie nos pères et est reconnaissant de leur travail. Dans d’autres boîtes, on les aurait mis dehors. Mais, aujourd’hui, Barbier ne peut plus embaucher, il a déjà assez d’étrangers dans son entreprise. C’est aux autres de prendre le relais. »

Paix sociale. Mais beaucoup renâclent à le faire. Forte d’environ 300 personnes, la communauté a mauvaise réputation. Il y a bien des bagarres entre jeunes, quelques actes de violence. « Mais, désormais, dès qu’il y a une dégradation ou un incident, dans les esprits des gens, c’est de leur faute, déplore le maire (divers droite) du village, Michel Januel. En d’autre temps, c’étaient les juifs, aujourd’hui, ce sont les Turcs. » Et le maire de reconnaître que, lorsqu’on « s’appelle Mohammed ou Ali, on trouve plus difficilement du travail à Sainte-Sigolène ». Dans les PME, les patrons veulent préserver la paix sociale, éviter d’entendre leurs ouvriers dire : « Comment, vous embauchez un fils d’immigré et pas le mien ! » Pourtant, le village compte plus d’offres d’emploi que d’habitants. A l’ANPE local, le directeur, Jean-Antoine Neyran, parle d’« a priori racial ». « Les noms à consonance turque refroidissent nombre d’employeurs. Il faut un appui particulier pour faciliter l’insertion d’un jeune issu de la communauté. » Ouvrier depuis vingt ans, Ali a bien essayer de faire entrer son fils à l’usine. « Cela n’a pas marché. Alors, il est parti à plus de 50 km d’ici se faire embaucher dans le tissage alors que des gens récemment recrutés dans le plastique font plus de 30 km pour venir travailler à Sainte-Sigolène. » Farouk prend aussi sa voiture pour aller travailler dans le village voisin. A 24 ans, il a entre les doigts sa première promesse d’embauche. « Jusque-là, j’allais de stage en stage, car je le cherchais bien, dit-il rigolard. Je faisais le con, je disais haut et fort ce que je pensais. Quand les cadences allaient trop vite, je râlais. Quand quelqu’un me parlait d’immigration et de délinquance, je réagissais. Maintenant, je ne dis plus rien ».

Source : Libération


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