Crise Turco-Néerlandaise : Des torts & des torts

vendredi 17 mars 2017, par Özcan Türk (Facebook)

A présent que les esprits très échaudés par la crise politique vécue entre la Turquie et les Pays-Bas semblent plus sereins, tentons d’y voir plus clair.

RAPPEL DES FAITS

Dimanche 12 mars 2017, un scandale diplomatique éclate entre la Turquie et les Pays-Bas qui refoulent 2 ministres turcs dans le cadre d’une campagne référendaire turque sur un passage au régime présidentiel.

D’abord, les Néerlandais refusent l’atterrissage sur leur sol du ministre des Affaires étrangères d’Ankara, Mevlüt Çavuşoğlu.

Ensuite, la ministre des Affaires familiales, Fatma Betül Sayan Kaya, rejoint les Pays-Bas en voiture depuis l’Allemagne pour entrer dans le Consulat de Turquie à Rotterdam, ville dirigée par l’édile, Ahmed Aboutaleb, Néerlandais d’origine marocaine.

La voiture de la ministre turque est bloquée par la police batave à quelques pas du Consulat turc de Rotterdam. Un vulgaire chef de police exige de la ministre, par le truchement d’un policier turcophone, qu’elle quitte le pays sur le champ. Comme la ministre turque n’obtempère pas, elle est arrêtée et escortée de force jusqu’à la frontière allemande. Le non-droit est à son comble !

On apprend ensuite que le chargé d’affaires de la chancellerie turque est arrêté et détenu pendant 4 heures par la police néerlandaise qui lui interdit le moindre coup de fil. Mêmement, le chauffeur de la ministre subit un sort identique. Inutile de rappeler que la ministre en tête, tout ce personnel est protégé par l’immunité diplomatique. La convention de Vienne de 1964 relative à l’immunité du personnel diplomatique vole en éclats tant les autorités néerlandaises se montrent acharnées dans l’outrance diplomatique.

S’en suivent des rixes violentes quand les « CRS » hollandais lancent la charge sur les manifestants, civils et journalistes, n’hésitant pas à les frapper et à lâcher leurs chiens. Au moins 7 manifestants sont grièvement blessés.

Tout le monde est sous le choc tant la violence policière est immodérée et les principes diplomatiques sont allègrement bafoués.
La scène est surréaliste !

LES TORTS DES PAYS-BAS

Un jour avant, samedi 11 mars, le Premier ministre hollandais Mark Rutte avait clairement exprimé son interdiction aux ministres turcs de faire campagne dans son pays.

Même si ce pays est souverain, est-ce que la décision de Mark Rutte est conforme aux lois néerlandaises ?

Selon le professeur en sécurité et ordre public, Jan Brouwer cité par le journal De Volkskrant : « la Constitution néerlandaise confère à tout un chacun, y compris à Mevlüt Çavuşoğlu, la liberté de rassemblement et de réunion ».

De la même façon, selon ce spécialiste, le risque de sécurité évoqué par les autorités néerlandaises ne tient pas la route.

Et la presse batave de s’interroger : « Les Pays-Bas sont-ils allés trop loin ? ».
Beaucoup estiment que les Pays-Bas, au lieu d’engager un bras de fer avec la Turquie, auraient dû suivre l’exemple de la France qui « a fait prévaloir le droit de rassemblement et de réunion pour le ministre des AE turc Mevlüt Çavuşoğlu. ».

D’ailleurs, la France connait et applique les campagnes électorales hors de son sol puisque les candidats français qui ambitionnent d’être élu « député des Français de l’étranger » partent dans les pays étrangers pour mener campagne.

Précisons qu’après l’interdiction néerlandaise, le ministre Çavuşoğlu a atterri à Metz où il a tenu un discours, en toute liberté.

Le journal NRC Handelsblad estime aussi que l’interdiction est : « dénuée de bon sens » car elle est « contraire à la liberté d’expression, alors que c’est justement la restriction de cette liberté que l’Europe reproche à la Turquie ».

Même dans le contexte de la politique interne des Pays-Bas, avec la peur de voir aux élections du 15 mars, Geert Wilders, leader d’extrême droite, sortir vainqueur des urnes, une attitude aussi honteuse et indigne des principes du droit et de la diplomatie n’est pas tolérable.

De plus, avec autant d’erreurs grossières et puériles, les autorités néerlandaises, ont fait gagner un retentissement inespéré aux partisans du oui au référendum turc.
Au final, les Pays-Bas, par leurs inepties sans précédent, auront contribué à faire campagne en faveur du président turc, Recep Tayyip Erdoğan qui était dans leur viseur.

LES TORTS DE LA TURQUIE

La Turquie, même si elle a raison de parler « d’ingérence dans les affaires intérieures » n’est pas exempte de critiques.

Tout d’abord, on a du mal à comprendre la raison qui a poussé le président turc, Erdoğan à envoyer ses ministres faire campagne dans les pays hostiles.

A ce propos, on se souvient qu’en avril 2004 alors que les 2 populations (turque et grecque) de l’île de Chypre se préparaient à un référendum selon le plan Annan des Nations-Unis, Recep Tayyip Erdoğan alors Premier ministre, avait fustigé Rauf Denktaş, président de la République turque de Chypre du Nord, en lui demandant de faire campagne à Chypre et pas en Turquie.

Ensuite, plus grave, sur le plan du droit turc, la loi turque relative aux élections qui a été modifiée en 2008 par le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, rend « impossible de faire campagne à l’étranger et dans les représentations turques basées à l’étranger ». Il s’agit de l’article 94/A de la loi turque numéro 5749 acceptée le 13 mars 2008 et publiée au Journal officiel du samedi 22 mars 2008 : « Yurt dışında ve yurt dışı temsilciliklerde seçim propagandası yapılamaz. »

Par ailleurs, pourquoi le président Erdoğan a-t-il ressenti le besoin de défier publiquement le Premier ministre néerlandais Mark Rutte qui ne voulait pas de ministres turcs dans son pays ?

La non-conformité de la décision néerlandaise avec son droit ne peut être un motif suffisant.

Ankara, au lieu de forcer cette décision néerlandaise en dépêchant des ministres, aurait simplement dû appliquer le principe de réciprocité en interdisant à tout officiel néerlandais d’entrer sur son sol, et éventuellement en déclarant persona non grata l’ambassadeur batave en Turquie.

Il faut aussi souligner que les cris religieux des manifestants turcs réunis à Rotterdam pour protester contre le scandale diplomatique nuisent profondément à leur action.

Même si la foule a su préserver son calme et se dissiper sans incident, elle aurait été plus audible et efficace avec des pancartes en néerlandais et en arborant la « bannière du prince » aux couleurs des Pays-Bas.

Des communiqués en langue néerlandaise auraient été bien plus opérants que des « appels islamiques » dans un pays en partie traumatisé par l’assassinat de Theo van Gogh par un extrémiste musulman et marqué par la percée inédite du parti raciste de Geert Wilders.

CONCLUSION

Au final, c’est probablement les Turco-Néerlandais qui vont payer les pots cassés entre les 2 pays puisque la Hollande s’interroge sur une suppression de la double nationalité, perçue comme un « assujettissement » de ces citoyens à leurs pays d’origine. Cette éventuelle interdiction risque aussi d’éclabousser notre pays la France alors que la double nationalité est une richesse incommensurable qui permet d’être en paix et aimer ses deux parents-pays.

Pour terminer, hurler aux « croisades » ou à une « conspiration contre l’Islam et la Turquie » n’est pas raisonnable, la Turquie doit très sérieusement revoir sa politique étrangère avec cette crise. Alors que tous les citoyens turcs s’apprêtaient à voyager, sans visa, partout dans l’UE, même leurs ministres sont interdits d’entrer dans certains pays de l’UE !

Le doux rêve a laissé place à une réalité bien cruelle.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

PS : Si vous souhaitez réagir, je vous prie d’éviter la logique partisane ainsi que l’outrance qui n’aident personne et ne m’intéressent pas.


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