Analyse d’un livre de Taner Akçam — et de ses falsifications récurrentes

lundi 24 août 2015, par Maxime Gauin

Nous publions la version française — un peu plus longue que la version originale en anglais — de l’article de Maxime Gauin dans le Journal of Muslim Minority Affairs (XXXV-1, mars 2015), revue à comité de lecture publiée par le grand éditeur londonien Routledge. Cet article analyse les falsifications du sociologue allemand Taner Akçam dans son livre The Young Turks’ Crime against Humanity. Si cette analyse a été recommandée, notamment par Hasan Kayalı (professeur d’histoire ottomane à l’université de Californie-San Diego) et par Edward J. Erickson (docteur en histoire ottomane et professeur à la Marine Corps University), M. Akçam s’est contenté de répliquer par un cri de rage.

The Young Turks’ Crime against Humanity : The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire
TANER AKÇAM, 2012
Princeton, NJ : Princeton University Press
528 pp., US$ 37.80 (relié) ISBN-10 : 0691159564, ISBN-13 : 978-0691159560

Introduction

Après avoir présenté ce qu’il considère comme le contexte pertinent (les archives ottomanes, les guerres balkaniques et leurs lendemains, la « purification ethnique » contre les Grecs d’Anatolie), le sociologue Taner Akçam fonde sa démonstration, principalement, sur des sources ottomanes et allemandes, afin de « prouver » qu’une décision de nature génocidaire a été prise en mars 1915 par les dirigeants du Comité Union et progrès (CUP), après discussion avec le gouvernement allemand, et mise en œuvre durant la guerre mondiale, principalement durant les années 1915 et 1916, non seulement par des massacres et des déportations, mais aussi par « l’assimilation forcée » de femmes et d’enfants. Taner Akçam termine par un chapitre où il s’en prend avec véhémence à certains arguments développés par des historiens tant turcs que non-turcs, qui ont critiqué la qualification de « génocide arménien », en particulier les exemptions de déplacement forcé, la question de l’Organisation spéciale et les condamnations, entre 1915 et 1917, de musulmans ayant commis des crimes contre des Arméniens.

Le précédent livre en anglais de Taner Akçam, A Shameful Act (New York, Metropolitan Books, 2006 ; traduction française : Un acte honteux, Paris, Denoël, 2008) contenait de nombreuses erreurs factuelles et coquilles [1]. Les mêmes travers se retrouvent dans The Young Turks’ Crime against Humanity — le livre analysé ici. Par exemple, même le nom d’Erzurum, une importante ville turque d’Anatolie orientale, est omis dans l’index, et d’autres erreurs sont relevées plus loin dans cet article. De même, le style de cet ouvrage, en particulier dans le dernier chapitre, ne présente pas la précision et l’impartialité nécessaires pour un travail universitaire. Le livre ne s’appuie que sur un nombre limité de sources primaires. Il est ainsi clair que Taner Akçam n’a pas mené de recherches aux archives britanniques : il s’est contenté de documents publiés et de photocopies remises par son mentor, Vahakn N. Dadrian, également sociologue et sans diplôme en histoire. Par exemple, ce livre de Taner Akçam ne comporte aucune discussion sur un point décisif : l’enquête menée par les autorités britanniques, de 1919 à 1921, sur 144 anciens dignitaires de l’Empire ottoman, arrêtés puis internés à Malte. Au terme de cette enquête, le procureur et ses assistants sont arrivés à la conclusion qu’il n’existait aucune preuve, même contre un seul des détenus [2]. Par ailleurs, Taner Akçam n’utilise pas du tout les archives françaises, pas même les recueils publiés par Arthur Beylerian et Hasan Dilan [3]. De même, il ne s’est pas servi des archives russes [4], ni des archives de l’amiral Mark Lambert Bristol (haut-commissaire américain à İstanbul de 1919 à 1927), déposées à la Bibliothèque du Congrès (département des manuscrits), ni même des archives de la Fédération révolutionnaire arménienne, qui se trouvent pourtant à Watertown, à côté de Boston, donc pas très loin de l’université Clark, où travaille M. Akçam. Sélectif avec les sources primaires, Taner Akçam l’est aussi avec les sources secondaires : jamais il ne fait référence aux historiens Ferudun Ata, Yücel Güçlü, Bernard Lewis, Heath Lowry, Andrew Mango, Jeremy Salt, Stanford Jay Shaw, Salâhi Sonyel, Gilles Veinstein et Robert Zeidner, ne serait-ce que pour remettre en cause leurs analyses.

Ces lacunes donnent déjà une idée de l’approche tendancieuse qui est celle de Taner Akçam. La virulence avec laquelle il présente Guenter Lewy — professeur honoraire à l’université du Massachusetts-Amherst, survivant du nazisme, qui a poursuivi avec succès ceux qui l’avaient accusé d’avoir touché de l’argent de la Turquie —, décrit comme appartenant à « l’industrie négationniste » (p. 411), relève un but qui dépasse les limites du domaine universitaire. De même, ce livre souffre d’une perspective déséquilibrée : alors qu’il est dédié à la mémoire de Hrant Dink, journaliste assassiné en 2007 (et qui avait écrit dans Agos du 13 février 2004 que le « sang » arménien est « empoisonné » par les Turcs), il ne dit pas un mot du terrorisme arménien qui a coûté à plus de soixante-dix personnes, turques et non-turques, dans les années 1970 et 1980 [5], et qui a continué à commettre des attentats (cette fois ratés) jusqu’en 1997.
Encore plus déconcertant est le fait que, dans ce livre, Taner Akçam ne fait pas référence au développement des partis nationalistes-révolutionnaires arméniens, à leur stratégie de provocation durant les années 1890 [6] puis en 1909 [7], leurs assassinats d’Arméniens loyalistes, comme le maire de Van Bedros Kapamaciyan (Kapamadjian) en 1912 [8], ou leurs politiques dévastatrices après 1918 [9]. Tout aussi regrettable que ces omissions est le fait que Taner Akçam néglige les contributions apportées par des Arméniens loyalistes au régime CUP, avant et après 1914 [10]. Le seul élément de l’arrière-plan, avant la Première Guerre mondiale, que nous donne M. Akçam, c’est une description des guerres balkaniques (1912-1913), qui se trouvait déjà dans la version turque du livre, parue en 2008, et dont le caractère profondément inexact a été critiqué en 2010, deux ans avant la parution de la version en anglais [11].

Le but de cet article est de sonder les méthodes employées par Taner Akçam dans ce livre, et d’offrir aux lecteurs une opportunité de juger si celles-ci sont conformes aux règles de la littérature scientifique.

Taner Akçam utilise sciemment de faux documents

L’un des aspects les plus troublants de l’ouvrage, c’est que sa recherche de « preuves » pour une « intention génocidaire » à l’encontre les Arméniens ottomans conduit l’auteur à se servir de sources plus que discutables. À la page 197, il s’appuie sur les soi-disant « Dix commandements » attribués aux dirigeants du CUP. L’historien canadien Gwynne Dyer a démontré, dès 1973, lors d’un débat avec Christopher J. Walker, que ce document est apocryphe [12]. Depuis, M. Walker — qui continue d’utiliser la qualification de « génocide arménien » — a soigneusement évité de s’appuyer sur les « Dix commandements ». Par ailleurs, Donald Bloxham, qui défend, lui aussi, l’accusation de « génocide » contre le CUP, a déclaré que ce document est « probablement un faux [13] ». Ironie de l’histoire, M. Bloxham relevait, à cette époque (2005), qu’on ne trouvait pas de référence à ce document apocryphe dans les livres publiés jusque-là par M. Akçam. De l’autre côté de la controverse, Stanford Jay Shaw a produit en 2000 des éléments supplémentaires, qui corroborent les découvertes de Gywnne Dyer [14]. Toutefois, Taner Akçam ne reconnaît pas l’échange entre chercheurs sur ce sujet ; il se réfère simplement à un article de Vahakn N. Dadrian (p. 197, n. 130), article qui commente de façon extrêmement discutable [15] le « document » et qui traduit ce dernier d’une façon assez incorrecte, ajoutant des mots qui ne se trouvent pas « l’original » [16].

Les "Télégrammes" de Talât Pacha Dans le même ordre d’idées, M. Akçam fait aussi reposer ses allégations sur les « documents Andonian ». Encore en 2001, le même Taner Akçam faisait pourtant valoir, à juste titre : « il existe d’importantes raisons de penser » que ces documents sont des faux [17]. Dans son livre, il explique qu’un « réexamen de la validité des télégrammes publiés par Andonian » est « nécessaire » (p. 254), mais ensuite, il utilise sans réserve un de ces faux documents (p. 272), comme si leur authenticité était hors de tout doute raisonnable. Il ne produit aucune réfutation des études ayant montré que les « documents Andonian » sont des faux [18] et discute librement de leur contenu, sans se soucier des arguments allant dans le sens inverse du sien.

Il essaie simplement de trouver quelques sources supposées corroborer le contenu des « télégrammes » et « lettres » publiés par Andonian. D’abord, même si c’était le cas, cela ne constituerait pas un argument valable, car un document peut être faux tout ayant un contenu qui correspond à la réalité historique ; ensuite, il s’avère que M. Akçam déforme délibérément les sources dont il se sert pour défendre l’authenticité des « documents Andonian ».

Il écrit ainsi (p. 136) qu’une « lettre » citée par le journaliste Ahmet Emin Yalman dans son livre Turkey in the World War, paru en 1930, présente d’importantes similarités avec celles attribuées par Andonian à l’un des dirigeants CUP de l’époque, B. Şakir. Le problème est que Yalman ne cite aucune « lettre ». Il ne fait qu’évoquer, sans aucune référence, une rumeur à propos de certains dirigeants du CUP, et cela sans même citer leurs noms [19]. La manipulation avait déjà été révélée en 2010, dans une analyse de l’édition en turc (2008) du livre publié par M. Akçam [20], mais celui-ci a préféré faire comme si de rien n’était. Il va de soi que j’ai personnellement vérifié qu’il s’agit bien d’une manipulation.

De même, p. 254, note 90, Taner Akçam affirme que le contenu d’un « télégramme » publié par Andonian est « presque identique à celui d’une directive publiée par envoyée le 29 août 1915 à toutes les provinces. » Margaret Lavinia Anderson, qui n’y connaît rien, reprend à son compte, et avec enthousiasme, cet argument : « En effet, le contenu de l’un des télégrammes publiés en 1919 [sic] par Aram Andonian, dont les porte-paroles de la République turque se gaussent, les appelant des faux, est “presque identique à celui d’une directive publiée par envoyée le 29 août 1915 à toutes les provinces”, télégramme qu’Akçam a trouvé aux archives ottomanes [21]. »

Commençons par remarquer que la directive du 29 août 1915 n’a pas été envoyée à toutes les provinces, et que les « documents Andonian » n’ont pas été publiés en 1919, mais en 1920 (pour les éditions en français et en anglais) et en 1921 (pour l’édition en arménien). Rappelons aussi que les « documents Andonian » sont considérés comme des faux non seulement par « les porte-paroles de la République turque », mais aussi par beaucoup de spécialistes non-turcs, défendant divers points de vue sur 1915 [22].

Même certains partisans de la qualification de « génocide arménien » les considèrent comme douteux [23]. Il est également douteux que M. Akçam ait « trouvé » la directive du 29 août 1915 aux archives ottomanes, car ce document a été publié (et traduit) plusieurs fois depuis 1983, bien avant le livre de M. Akçam donc, et pour la première fois dans une étude qui s’attachait spécifiquement à démontrer que les documents Andonian sont des falsifications. De fait, le contenu de ce télégramme ne confirme pas ce qu’Andonian a fabriqué ou fait fabriquer, mais le contredit radicalement (souligné par moi) :

« L’objectif du transfert d’Arméniens des endroits où ils vivent actuellement vers certaines régions déterminées est de mettre fin à leurs tentatives et à leurs activités contre le gouvernement, c’est-à-dire de rendre impossible l’établissement d’une Arménie indépendante [sur le territoire ottoman]. Comme il n’y a aucune intention d’anéantir les Arméniens, il est absolument nécessaire de protéger la vie des personnes transférées en convois et de prendre toutes les mesures pour leur fournir des rations de nourriture durant le voyage, le coût pour cela devant être assumé par le fonds des immigrants. Il est aussi nécessaire, pour les autorités, qu’à l’exclusion de ceux dont la réinstallation a été décidée, les Arméniens, en particulier ceux apparentés à des soldats, comme indiqué dans l’ordre précédent, de même que les artisans, les protestants et les catholiques, soient laissés sur leur lieu actuel de résidence.
En ce qui concerne ceux qui attaquent les convois, volent les biens et osent violer des Arméniens, agissant en suivant des instincts bestiaux, et aussi en ce qui concerne les fonctionnaires et gendarmes qui sont à l’initiative de telles attaques, des enquêtes judiciaires doivent commencer immédiatement afin qu’ils soient sévèrement punis, sans montrer quelque indulgence que ce soit en leur faveur. Ces fonctionnaires seront immédiatement démis de leurs fonctions et renvoyés en cour martiale. Par ailleurs, leurs noms seront rapportés. En cas d’attaque de ce genre, l’administration de la province sera tenue pour responsable [24]. »

Après la parution en anglais du présent article, j’ai écrit à Mme Anderson, qui m’a lu (j’ai reçu un accusé de réception, puis, dans les minutes qui ont suivi, mon article a été consulté depuis sa ville de résidence) mais n’a rien répondu.

Déformation de sources clés

L’exemple de la directive du 29 août 1915, cité ci-dessus, et dont le sens a été complètement inversé, n’est pas isolé : quand il n’utilise pas des faux documents, Taner Akçam fait plier des sources qu’il présente comme essentielles, afin de fournir des « preuves » pour l’accusation de génocide.

Taner Akçam falsifie ce que Talat a écrit

M. Akçam argue (pp. 202-203) que le télégramme expédié par le ministre de l’Intérieur, Talat, à la préfecture d’Ankara, le 29 août 1915, constitue « la déclaration la plus claire, montrant que la politique du gouvernement [CUP] vis-à-vis des Arméniens [pendant la Première Guerre mondiale] avait pour but leur annihilation […] Ce document à lui seul devrait mettre fin à de longs et inutiles débats sur cette question. » Il est intéressant de remarquer que M. Akçam ne cite que les deux premières phrases du document, et encore, dans une traduction inexacte : « La question arménienne dans les provinces orientale est résolue. Il est inutile de porter atteinte à [l’honneur] de notre nation et de notre gouvernement avec de nouvelles atrocités. » En remplaçant le contexte des phrases par ses propres spéculations, Taner Akçam achève d’en déformer le sens. La lecture du texte exact, en entier, est éclairante (souligné par moi) :

« La question arménienne qui se posait dans les provinces orientales est résolue. Pour autant, il est inutile d’endommager l’image de notre nation et de notre gouvernement par des actes de cruautés qu’aucune nécessité ne justifie. En particulier, l’attaque récente qui a eu lieu contre des Arméniens près d’Ankara a causé beaucoup de regret au ministre, qui a constaté que l’évènement s’est produit suite à l’évidente incompétence des officiers chargés de superviser le transfert des Arméniens, et à l’audace de gendarmes et d’habitants de la région, qui ont agi en suivant leurs instincts bestiaux, violant et volant les Arméniens. Le transfert d’Arméniens, qui doit être appliqué dans l’ordre et avec prudence, ne doit jamais, à l’avenir être confié à des individus animés d’une hostilité fanatique, et les Arméniens — tant ceux qui sont transférés que les autres — doivent absolument être protégés contre toute agression, contre toute attaque. Dans les lieux où une telle protection ne pourrait pas être assurée, le transfert doit être reporté. À partir de maintenant, les officiers chargés [du transfert] seront tenus pour responsables, compte tenu de leur rang, de toute attaque qui se produirait, et renvoyés en cour martiale. Il est nécessaire de donner des ordres très stricts à cet égard, au personnel concerné [25]. »

Au lieu de prouver un quelconque dessein « génocidaire » de la part de Talat, ce document tend à montrer le contraire. Cette inversion de sens se trouvait déjà dans l’édition en turc du livre, et a été relevée au moins trois fois, sur trois supports différents (y compris le quotidien d’extrême gauche Taraf, où M. Akçam s’exprime régulièrement), entre la parution de l’édition en turc et celle de l’édition en anglais [26]. L’intéressé n’a jamais souhaité y répondre. Sa situation est pourtant appelée à devenir de plus en plus compliquée. Après la parution en anglais du présent article, Edward J. Erickson, professeur d’histoire à la Marine Corps University et spécialiste d’histoire ottomane, s’est référé favorablement à mon analyse dans The Middle East Journal (été 2015, p. 494), donnant justement l’exemple de cette manipulation de source.

Talat Pacha
Talat Pacha

Voyons maintenant une autre distorsion de ce que Talat Pacha a écrit, et qui ne peut pas être détectée par un lecteur qui se contenterait de Taner Akçam pour s’informer. Elle concerne la note du 26 mai 1915, adressée par Talat au grand vizir, Sait Halim Pacha. D’abord il est faux de prétendre, comme le fait M. Akçam, que ce texte « n’a jamais été entièrement traduit en turc moderne ». Ensuite, quelques termes sont soigneusement choisis et isolés de leur contexte, afin de pouvoir conclure que cette note constitue :

« la réfutation la plus claire possible de la version officielle turque, laquelle insiste pour dire que les politiques concernant les Arméniens furent le résultat des exigences de la guerre. Au contraire, la politique unioniste [c’est-à-dire du CUP] avait pour but de résoudre définitivement la question des réformes arméniennes [en particulier celles signées, mais non ratifiées, en 1914]. » (pp. 136-137)

Or, en lisant l’ensemble du document, il s’avère que le déplacement d’Arméniens a été décidé afin de lutter contre « les attaques à main armées contre les forces de sécurité et les soulèvements [eux aussi] armés ». Le texte nous dit également ceci (souligné par moi) :

« Bien que des résultats concrets aient été obtenus par les voies politiques, par les larges réformes mises en œuvre, des pays étrangers parviennent encore à tromper [des Arméniens].
Par ailleurs, les questions relatives aux réformes locales devraient être considérées comme étant nos problèmes intérieurs, or elles sont discutées dans des réunions internationales, comme s’il s’agissait de problèmes de politique étrangère. Il est ainsi procédé pour obtenir des concessions locales et s’assurer la création de structures administratives particulières, sous contrôle étranger. Toutefois, puisqu’il était considéré qu’en s’engageant dans cette voie, l’influence et l’oppression étrangères allaient diminuer, il semble impératif de trouver une solution radicale, dès que possible, pour résoudre ce problème compliqué, qui constitue l’une des questions les plus vitales de l’Empire ottoman.

Malheureusement, alors que les moyens de parvenir à une solution commençaient à être mis en œuvre, certains des Arméniens vivant près du champ de bataille se sont récemment lancés dans des activités qui ont pour but de créer des difficultés à notre armée dans son combat pour la protection des frontières ottomanes contre l’ennemi. Ces Arméniens essaient d’entraver les opérations de l’armée, le transfert de matériel et de munitions. Ils agissent de conserve avec l’ennemi, ils nous combattent dans les rangs des armées ennemies. À l’intérieur du pays, ils osent attaquer les forces militaires et les civils innocents, assassiner, piller dans les villes et les bourgades, aider les marines militaires adverses et l’informer sur la localisation de nos points fortifiés.

La conduite de tels éléments rebelles a rendu nécessaire leur retrait de la zone d’opérations militaires et l’évacuation des villages servant de bases opérationnelles et d’abris aux rebelles. Dans ce but, après des consultations au sein du gouvernement et avec ses représentants locaux, les commandants militaires ont commencé à évacuer rapidement des Arméniens. »

Il est à noter que l’allusion aux réformes n’est qu’incidente dans ce texte et ne constitue pas la raison invoquée par Talat pour justifier la décision de déplacer. Taner Akçam supprime aussi ce qui est dit dans ce document à propos de la protection qui doit être accordée aux Arméniens réinstallés, et en particulier ce passage :

« Considérant qu’il est nécessaire d’établir des règlements adéquats sur la mise en œuvre de cette mesure de déplacement, qui a été prise pour la protection des intérêts fondamentaux de l’État, il a été décidé de s’assurer du confort de ces sujets durant leur trajet vers les lieux qui leur sont assignés. Il faut s’assurer que ces sujets arrivent sur place, faciliter leur repos, protéger leur vie, ainsi que leurs biens, durant le voyage. De même, il faut fournir de la nourriture et des abris pour les personnes déplacées jusqu’à leur réinstallation finale, distribuer des logements, des terres, à proportion de la situation de fortune qui était la leur initialement [27]. »

À tous points de vue, cette lettre de Talat peut servir de réfutation aux accusations portées par Taner Akçam.

Le troisième cas où le sens de ce qu’a écrit Talat est complètement inversé par M. Akçam, c’est lorsque ce dernier se réfère à un télégramme envoyé le 22 juillet 1915 par le ministre de l’Intérieur. Talat aurait déclaré « très franchement » dans ce document « que la politique d’annihilation devait être limitée aux Arméniens, et ne devait pas inclure les autres chrétiens. » Là encore, M. Akçam extrapole à partir de quelques mots (il n’y a rien dans le document sur une quelconque « politique d’extermination ») et omet la partie la plus pertinente du texte (qui se trouve être constituée par les dernières phrases) :

« En conséquence, il est de la plus haute importance de renforcer vigoureusement la sécurité publique aux limites de la province [de Diyarbakır], en particulier sur la route empruntée par les convois d’Arméniens, et d’éviter tout retard dans le transport militaire. Les résultats des mesures prises devront être rapportés [28]. »

Des témoignages sont falsifiés

Halil Mentese
Outre les « Dix documents » (qui font un faux, comme il a été vu plus haut), Taner Akçam s’appuie sur deux sources clés afin de « prouver » que la décision de commettre un « génocide » a été prise en mars 1915 et discutée avec les Allemands : les Mémoires d’Halil Menteşe (homme politique) et ceux d’Arif Cemil Denker (officier). Quatre ans avant la parution de The Young Turks’s against Humanity, Hilmar Kaiser, docteur en histoire ottomane, et qui défend la qualification de « génocide arménien », avait protesté contre la façon dont M. Akçam citait (dans A Shameful Act/Un acte honteux, p. 152 de l’édition en anglais, p. 167 de l’édition Denoël) les Mémoires d’Halil Menteşe : « la source dit exactement le contraire » de ce que M. Akçam lui fait dire. M. Kaiser ajoutait que « l’usage des sources turques » par M. Akçam n’est « absolument pas universitaire (totally unscholarly) [29] ». Là encore, la critique fut laissée sans la moindre réponse, et la même manipulation de source est répétée dans The Young Turks’ Crime against Humanity, de façon encore plus grossière que dans Un acte honteux. En effet, Taner Akçam prétend (p. 184) :

« Le 18 mars [1915], le ministre des Affaires étrangères Halil Menteşe s’est rendu à Berlin pour parler avec le gouvernement allemand de la déportation des Arméniens. (Le ministre des Finances Cavit Bey, qui s’était opposé à l’entrée de l’Empire ottoman dans la guerre, se trouvait lui aussi à Berlin à ce moment-là, mais on ne lui faisait pas confiance en qui concerne la question arménienne.) Alors qu’il rentrait à İstanbul, Menteşe fut accueilli à la gare par Talat, qui lui demanda : “Cher Halil, qu’as-tu dit à Berlin à propos de la déportation des Arméniens ?” »

À la même page, note 82, M. Akçam affirme que « tout cela est rapporté par Menteşe lui-même » dans ses Mémoires. Relevons, premièrement, qu’en mars 1915, ou même plus tard durant le printemps de cette année-là, Halil Menteşe n’était pas le ministre des Affaires étrangères. Il n’a occupé cette fonction qu’à partir d’octobre ; en mars, il était encore le président de la Chambre des députés. Deuxièmement, et c’est le plus important, le résumé que fait Taner Akçam est, comme l’a souligné Hilmar Kaiser, une complète inversion du compte-rendu que fait Halil Menteşe. En effet, ce dernier n’écrit pas du tout qu’il a été envoyé à Berlin « pour parler avec le gouvernement allemand de la déportation des Arméniens » ; il explique que le but de son voyage était d’assurer l’approvisionnement de l’Empire ottoman en produits allemands, via les Balkans (à une époque où la Bulgarie n’est pas encore entrée en guerre aux côtés de l’Allemagne). Nulle part ce dirigeant ottoman ne prétend qu’« on ne faisait pas confiance au ministre des Finances Cavit Bey, en ce qui concerne les Arméniens ». De même, Menteşe ne cite aucune conversation entre lui et des responsables allemands, et portant sur la question arménienne. Juste après qu’il a cité la question « Cher Halil, qu’as-tu dit à Berlin à propos de la déportation des Arméniens ? », Menteşe cite la réaction de Talat à sa réponse :

« Cher Halil, j’ai injustement douté de toi. Je m’étais dit : Si Halil il vient, il va me tourner l’esprit. J’ai décidé ceci : je vais finir ce travail, et ensuite je le [Halil Menteşe] ferai revenir. Il s’avère que je m’étais trompé. »

Et juste après ces lignes, Menteşe explique qu’« un matin » (il ne précise pas la date, mais, étant donné le contexte, ce doit être au début de l’été 1915), Talat lui a dit combien il était triste d’apprendre, par le préfet d’Erzurum, que certains convois d’Arméniens déplacés avaient été attaqués [30]. Ainsi, une vérification dans les Mémoires du président de la Chambre des députés ottomane montre que :

  1. Ce responsable n’a pas été envoyé à Berlin pour discuter de la réinstallation forcée d’Arméniens : au contraire, il a été mis à l’écart ;
  2. Le but de cette réinstallation n’était pas de nature génocidaire.

On peut en revanche considérer que la façon dont Taner Akçam se sert (p. 183) des Mémoires d’Arif Cemil Denker, officier de l’Organisation spéciale durant la Première Guerre mondiale, est une tentative d’être plus subtil sur ce point que son mentor Vahakn N. Dadrian [31] (voire plus subtil aussi que ce que M. Akçam lui-même écrivait dans A Shameful Act/Un acte honteux, pp. 151-152 de l’édition en anglais, pp. 166-167 de l’édition Denoël) :

« Il est très vraisemblable que les décisions capitales concernant l’élimination de la population arménienne furent prises lors de discussions à İstanbul en mars [1915]. Au terme de ces discussions, “il fut décidé à İstanbul que, alors que l’Organisation spéciale se concentrerait sur les ennemis de l’extérieur [qui menacent le pays], Bahaeddin Şakir Bey, s’occuperaient des ennemis qui menacent le pays de l’intérieur.” En d’autres termes, on faisait confiance à Bahaeddin Şakir pour détruire la population arménienne de l’Empire. »

Il n’en demeure pas moins que le résumé rédigé par Taner Akçam est sélectif au point d’être trompeur, car Denker a écrit, en réalité :

« À İstanbul, le docteur Bahaeddin Şakir Bey a maintenant décidé de se concentrer sur les ennemis intérieurs en abandonnant les affaires de l’Organisation spéciale qui concernent les pays ennemis.
Le docteur Bahaeddin Şakir Bey a pris cette décision en raison des nombreux faits dont il fut le témoin, pendant la période de quatre ou cinq mois qu’il passa dans la ville d’Erzurum et en différents points du front du Caucase. L’attitude hostile aux Turcs qu’avaient pris les Arméniens et l’assistance qu’ils avaient fournie à l’armée russe l’ont convaincu [Bahaeddin Şakir] qu’il fallait craindre les ennemis de l’intérieur autant que ceux de l’extérieur. En formant des bandes, les Arméniens de l’intérieur menaçaient l’approvisionnement de nos armées et tentaient de couper nos lignes de retraite.
[…] À İstanbul, Bahaeddin Şakir Bey participait aux discussions sur les précautions à prendre afin de sauver l’armée de ce grave danger, en portant à l’attention du comité central du CUP ces [documents]. Finalement, ces débats eurent pour résultat la loi de réinstallation. Lorsque Bahaeddin Şakir Bey revint au Caucase, c’était une situation complètement nouvelle qui prévalait. Mais de nouveau, nous laisserons ces questions de côté, parce que la réinstallation des Arméniens est une question complètement étrangère à l’Organisation spéciale (Ermenilerin Tehciri meselesi Teşkilatı Mahsusa mevzuunun büsbütün harincinde kalmaktadır) [32]. »

Il existe une vaste différence entre « des précautions à prendre » et la « destruction » entière d’un groupe ethnique ; et rien dans ce qu’a écrit Denker n’autorise à conclure que les discussions dont il parle dans ses Mémoires aient donné une quelconque responsabilité à B. Şakir : au contraire, il ressort de ce texte que Şakir a pris une initiative personnelle. Par ailleurs, les Mémoires de Denker contredisent deux affirmations fondamentales de M. Akçam : le prétendu rôle de l’Organisation spéciale dans la réinstallation d’Arméniens [33] et l’importance supposée négligeable des activités insurrectionnelles du nationalisme arménien dans le processus de décision qui a finalement conduit à déplacer de force.

B. Şakir.
B. Şakir.

De toute manière, l’assertion selon laquelle la décision générale, concernant le problème arménien ait été prise par les dirigeants ottomans avant le mois de mai 1915 est contredite par le contenu des archives ottomanes. En effet, encore le 2 mai 1915, Enver a envoyé une lettre à Talat, prônant l’évacuation des Arméniens vivant dans les provinces de Van et Bitlis (les autres ne sont pas évoqués) : « il faudra, ou bien envoyer les Arméniens [vivant autour du lac de Van] avec leurs familles à l’intérieur des frontières russes, ou bien les disperser, de même que leurs familles, dans diverses régions de l’Anatolie. » Ce document, d’une extrême importance, prouve qu’encore au début du mois de mai, aucune décision n’était encore prise quant à l’ampleur de la réinstallation, et que les lieux où les Arméniens seraient forcés de se rendre n’étaient même pas encore choisis [34].

Comment forcer le sens de sources déjà discutables en elles-mêmes

Comme dans ses livres précédents (en particulier Un acte honteux), Taner Akçam s’appuie largement sur les comptes-rendus de procès en cour martiale tenus à İstanbul en 1919 et 1920. Toutefois, la « justice » rendue par ces tribunaux militaires dépendait de considérations politiques, et ne peut pas être analysée de façon responsable et exacte sans tenir compte des conditions dans lesquelles les audiences se sont tenues. En effet, l’Entente libérale, opposée au CUP, reconstituée en 1910-1911 avec de l’argent britannique et grec [35] revint au pouvoir en mars 1919, à l’initiative des autorités britanniques. Selon les termes du lieutenant-colonel Louis Mougin, alors officier de liaison français près le gouvernement ottoman, « l’Entente libérale est leur chose [36] ».

Le gouvernement de Damat Ferit Pacha (mars-octobre 1919 ; avril-octobre 1920) avait choisi une procédure inconstitutionnelle contre les anciens ministres CUP : il les fit déférer en cour martiale ; or, selon la Constitution ottomane (article 31), seule la Haute Cour était compétente pour juger les membres du cabinet accusés de crimes ou délits commis dans l’exercice de leur fonction [37]. Cette procédure inconstitutionnelle (et donc frappée de nullité juridique depuis le début) fut choisie parce qu’elle privait les anciens ministres CUP du droit d’être assisté par un avocat durant l’instruction, du droit de demander une expertise indépendante des documents produits par le parquet, ainsi que du droit de faire interroger les témoins par leurs avocats durant l’audience [38]. En avril 1920, Damat Ferit Pacha supprima même le droit d’être assisté par un avocat lors du procès [39].

Taner Akçam ne commente pas ces conditions dans le livre analysé ici. Dans un article précédent, il a répété l’argument de Vahakn N. Dadrian, prétendant que le code de procédure pénale employé par la justice militaire ottomane était identique au droit français. M. Akçam, qui ne parle pas le français et n’a aucune formation en droit, est au minimum dans l’erreur. Le droit d’être assisté par un avocat durant l’instruction est garanti en France depuis la loi Constans du 8 décembre 1897 [40], soit plus de vingt avant le premier procès d’İstanbul , et ce droit existait encore avant au tribunal de Paris, au moins depuis la circulaire rédigée par le procureur général de la capitale en 1884, circulaire qui ne faisait que généraliser la pratique de certains juges d’instruction [41]. Pour le procès lui-même, le droit d’être assisté par un avocat fut garanti par une ordonnance royale de 1327, qui réorganisait l’Ordre des avocats et mettait fin à une longue éclipse de cette institution [42].

Toutefois, les problèmes de pure procédure ne sont pas les seuls. Le premier procureur du procès des ministres fut démis de ses fonctions en mai 1919 par le gouvernement de Damat Ferit, qui invoqua « l’incompétence » de ce magistrat [43] et l’un des principaux présidents de cour, Nemrut Mustafa Pacha (un Kurde actif dans le nationalisme kurde des années 1920) fut condamné en décembre 1920 pour manquements aux devoirs de sa charge [44]. Parmi les ministres accusés, se trouvait même Oskan Mardikian, Arménien comme son nom l’indique et membre du CUP, qui eut le portefeuille des Postes, télégraphes et téléphones de janvier 1913 jusqu’à sa démission volontaire en novembre 1914 [45]. En janvier 1921, la plupart des condamnations prononcées entre avril et octobre 1920 furent annulées en appel, et en mars 1922, le dernier gouvernement ottoman dut admettre, après une enquête administrative, de graves irrégularités dans la conduite des procès de 1919-1920 [46].

C’est probablement pour de telles raisons que les représentants de l’Entente (britanniques, français, américains) étaient généralement sceptiques, pour ne pas dire plus, à propos de ces procès, et ce, dès 1919. Le 1er août de cette année-là, l’amiral Calthorpe, haut-commissaire britannique à İstanbul , transmit à Londres un mémorandum rédigé par la section arméno-grecque de l’institution qu’il dirigeait, mémorandum expliquant que, depuis le mois de mai, les procès « s’avèrent être une farce, préjudiciable à notre prestige à celui du gouvernement turc [47] ». Commentant le procès des évènements de Yozgat (Anatolie centrale), le haut-commissaire américain discernait une grave violation des droits de la défense : les prévenus seraient jugés sur la base de « textes anonymes [48] ».

Tous les documents originaux de ces procès sont perdus. Les études récentes à leur sujet sont fondées sur les comptes-rendus (partiels) d’audience et des verdicts, ainsi que sur les copies de documents publiés dans la presse stambouliote de l’époque. Ces journaux étaient soumis à la censure, et les officiers français en Turquie se plaignirent plusieurs fois de la tendance manifestée par au moins certains de ces quotidiens à diffuser des rumeurs dénuées de fondement [49]. Quant au rédacteur en chef d’Alemdar, organe de l’Entente libérale, auquel Taner Akçam se réfère onze fois dans The Young Turks’ Crime against Humanity, le lieutenant-colonel Mougin a écrit de lui qu’il était « un aventurier », « un agent anglais » et même un « complice des intrigues arméniennes [50] ».

Dans la continuité de ce qu’il a publié auparavant [51], et dans la lignée d’auteurs avec lesquels il partage beaucoup de conclusions [52], M. Akçam s’appuie sur le témoignage écrit du général Vehip (pp. 6-8, 194 et 199), le même officier qui a déclaré par ailleurs que la guerre d’indépendance menée par Mustafa Kemal (Atatürk) conduisait la Turquie à la ruine [53]. Alors que la crédibilité de Vehip devrait être sujette à caution en raison de ses dispositions antipatriotiques après l’armistice, M. Akçam se réfère à lui sans indiquer à ses lecteurs dans quel le contexte Vehip a développé de telles vues. En effet, Vehip, auteur de déclarations anti-CUP et antikémalistes, avait été inculpé après l’armistice pour détournement de fonds. Il fut d’ailleurs condamné en septembre 1921, mais réussit à s’échapper avant d’être incarcéré [54].

Ce n’est pas tout, car Taner Akçam présente un document extrêmement discutable comme une preuve irrécusable : la « déposition écrite du gouverneur [ex-gouverneur, plutôt] de Kastamonu Reşid Pacha. »

« Dans cette déclaration, le gouverneur raconta qu’il avait, à un moment, reçu un mémo Bahaeddin Şakir (signé « Chef de l’Organisation spéciale ») annonçant que les Arméniens de Kastamonu devaient être déportés, et l’informant qu’il était relevé de ses fonctions pour n’avoir pas appliqué cet ordre. » (p. 416)

Or, s’il a exercé, en pratique plutôt qu’en titre, des fonctions régionales dans l’Organisation spéciale (OS), en Anatolie orientale [55] — et non en Anatolie centrale, dont fait partie Kastamonu —, Şakir n’a jamais dirigé l’OS elle-même [56], et ne pouvait donc pas signer un « mémo » en se prévalant d’un tel titre. Il faut aussi noter que, même après le départ du préfet Reşid Pacha, le ministre de l’Intérieur a bien précisé qu’il n’était pas question de faire quitter leur province aux Arméniens de Kastamonu. Finalement, en 1916, une partie de la population fut dispersée dans les limites de la région administrative (et non vers les provinces arabes), pour faire de la place à des réfugiés musulmans venant d’Anatolie orientale sous occupation russe [57].

D’une façon encore plus frappante, par une traduction inexacte, des coupures sélectives et une extrapolation volontairement incorrecte, Taner Akçam change le sens des mots prononcés par Yusuf Rıza bey, un responsable du CUP (pp. 414-415) :

« À la septième audience du procès, quand il fut lu à Yusuf Rıza Bey certains témoignages et documents accusateurs sur l’implication de l’OS dans des crimes, il répondit que “c’est une honte que les conditions sont telles aujourd’hui [qu’elles montrent que] l’Organisation spéciale est devenue un moyen d’exécuter tous ces crimes sous les ordres du comité central [du CUP]. Votre serviteur ne trouve pas les mots pour répondre à cet [état de fait], monsieur le président.” Bref, sous le poids de cette documentation écrasante, Yusuf Rıza dut admettre que tant le comité central du CUP que l’OS ont joué un rôle important dans les crimes commis en temps de guerre contre les Arméniens et d’autres. »

En réalité, aucun « document » ne fut lu durant l’interrogatoire de Yusuf Rıza Bey, qui ne fut donc pas confronté à « une documentation écrasante » ; de même, il n’y aucune base dans le compte-rendu d’audience pour les termes « qu’elles montrent que » ajoutés par Taner Akçam entre crochets, et encore moins pour un quelconque « rôle » de l’OS ou du comité central du CUP dans des « crimes commis en temps de guerre » (italiques ajoutés) :

« Ma présence dans l’OS avec le docteur Nazim Bey était un service rendu à la patrie, monsieur le président. Nous pensions qu’en temps de guerre, tout le monde devait servir l’État, la nation, la terre natale, autant qu’il le pouvait. […] Malheureusement, dans les circonstances actuelles, on présente [cela] de façon à faire apparaître l’OS comme étant devenue l’instrument pour l’exécution de tous les crimes qu’aurait ordonnés le comité central du CUP. Je ne vois pas quoi répondre à cela, monsieur le président. […]
Je jure devant Dieu, de la façon qu’il vous plaira, qu’aucun membre [du comité central du CUP] n’est intervenu [dans les opérations de réinstallation forcé]. Le Comité central n’a rien à voir avec ces affaires. S’il vous plaît, enquêtez [là-dessus]. Veuillez bien être assuré qu’aucun n’est intervenu [58]. »

La négation de la rébellion arménienne

Afin de défendre sa thèse d’un « génocide » commis à peu près sans provocation, Taner Akçam tente de minimiser l’ampleur de la série d’insurrections organisées en 1914-1915 par les comités révolutionnaires arméniens [59]. Sans aucun argument, il évite toute discussion sur la rébellion à Van en 1915, ou sur la question essentielle des voies de communication attaquées par les guérilleros arméniens — par exemple les routes en Anatolie du nord-est, rares et donc décisives pour l’approvisionnement des soldats ottomans combattant les forces russes. Bien que des études spécifiques aient été publiées sur ces questions plusieurs années avant la parution de son livre, M. Akçam ne les évoque pas, même par leur titre, et tente encore moins de contester leurs conclusions [60].

Insurgés arméniens à Van, 1915.
Insurgés arméniens à Van, 1915.

Pour faire paraître comme plus bas qu’il n’était le niveau de la menace représentée par l’insurrection de Zeytun, Taner Akçam évoque ainsi un document (pp. 177-178) :

« Dans un rapport du commandement de la Quatrième armée ottomane, envoyé le 14 mars [1915], l’auteur déclare qu’il ne ‟retient pas la possibilité d’une insurrection arménienne générale” et déclare que ‟face à l’attitude d’opposition et de rébellion manifestée par certains déserteurs Arméniens à Zeytun, l’État a tenté de prendre des mesures [pour les punir].” Il rapporte l’attitude de la population locale comme suit : ‟Une grande part de nos compatriotes arméniens sont gravement affligés par ces actions commises simplement par une petite, faible, frange ; leur patriotisme est hors de doute.” En outre, le rapport nous informe que les déserteurs ‟ne furent pas capturés suite à leurs affrontements [armés avec les gendarmes], mais avec l’assistance de l’élite des habitants [arméniens] de Zeytun”, qui les ont remis de leur propre initiative. »

Cette description est entièrement incorrecte. D’abord, il ne s’agit pas d’un rapport « envoyé le 14 mars » 1915, mais d’une réponse (non datée) à un télégramme du 14 mars, réponse faite apparemment le lendemain ou le surlendemain. Ensuite, d’une façon beaucoup plus grave, M. Akçam a changé complètement le sens du texte, dans son résumé comme dans sa traduction de certains passages. Voici ce que dit en réalité la réponse (souligné par moi) :

« En ce qui concerne les évènements de Zeytun, je ne dispose, pour toute information, que de la mort au champ d’honneur de plusieurs gendarmes lors d’un affrontement qui éclata lorsqu’ils furent attaqués par plusieurs personnes. Je n’ai pas assez d’informations, ni sur l’identité des agresseurs, ni sur les causes qui ont conduit à ces évènements. Néanmoins, je suis tout à fait d’avis que les agresseurs qui ont voulu s’en prendre aux militaires et qui ont osé les mettre à mort doivent être punis des plus lourdes peines.

J’ai lu l’un des deux télégrammes envoyés par la population de Zeytun au patriarche arménien d’İstanbul au catéchuménat de Sis — télégramme qui m’a été montré par l’officier de la censure. D’après ce que j’ai compris de ce télégramme, du délégué arménien et des notables d’ici, les Arméniens sont très nerveux. Ils affirment que ces évènements sont dus à quelques personnes, et que la population arménienne était en fait vraiment loyale, fidèle au gouvernement. Je crois que punir les assassins et les agresseurs suffira, vu la délicatesse de la situation ; toutefois, nous devrions prétendre que nous croyons dans leur soi-disant sincérité.

Dans les circonstances présentes, l’attitude des notables et des dirigeants religieux arméniens à Maraş et Alep pourrait conduire à un malentendu : cela pourrait faire croire que les autorités [ottomanes] considèrent les Arméniens résidant à Zeytun comme complices, ce qui renforcerait le sentiment d’insécurité parmi les Arméniens, et provoquerait de la colère et de la haine parmi les musulmans. Arrivés à ce point, où le maire déclare qu’il les défendra quelles que soient les circonstances, qu’ils aient tort ou raison, tant qu’ils s’occupent de leurs problèmes, les Arméniens raisonnables comprendront combien la situation est délicate et apprécieront les raisons des bouleversements actuels ; en conséquence, je ne pense pas que les Arméniens se soulèveront. Cela dit, toutes ces remarques ne sont que mes vues personnelles, correctes ou incorrectes, comme je ne dispose pas d’enquêtes approfondies sur cette question [61].  »

Il est clair que M. Akçam attribue à un officier ottoman les déclarations faites par des délégués arméniens, en dépit du scepticisme manifesté par ce même officier à propos de ces mêmes déclarations. Et si cet officier a effectivement écrit, aussi, qu’il ne pensait pas que « les Arméniens se soulèver[aie]nt », encore une fois, Taner Akçam coupe le passage le plus important : « je ne dispose pas d’enquêtes approfondies sur cette question. » Il faut ajouter, à cet égard, qu’un autre rapport décrit la prise de l’armurerie de la gendarmerie à Zeytun par les insurgés arméniens, qui ont aussi coupé la ligne télégraphique et mis à mort les militaires qui gardaient la ville [62]. In fine, l’écrasement de cette révolte a coûté la vie à cinq cents soldats ottomans [63] — dont le sacrifice aurait été plus utile au front, contre les forces russes par exemple.

...
Taner Akçam essaie aussi de présenter comme presque dénués d’importance les projets de débarquement en Cilicie en 1914-1915, affirmant (p. 180) que si des représentants arméniens, notamment « un certain Varandian » ont effectivement présenté de tels projets, « la Grande-Bretagne n’a pas pris ces propositions au sérieux et a vite abandonné l’idée de débarquer à İskenderun ou à proximité de cette ville ». Apparemment, Taner Akçam ne sait pas que Mikael Varandian fut un dirigeant de la Fédération révolutionnaire arménienne et son principal idéologue de 1905 à sa mort, en 1934 — une ignorance assez fâcheuse pour quelqu’un qui publiait déjà depuis vingt ans sur la question arménienne lors de la parution du livre analysé ici.
Plus grave, ce que M. Akçam affirme sur la façon dont les projets des nationalistes arméniens ont été reçus est tout simplement faux. Après quelques opérations efficaces de bombardement et de débarquement de saboteurs, durant l’hiver 1914-1915 [64], le gouvernement britannique donna la priorité au débarquement à Çanakkale, car Winston Churchill, à l’époque ministre de la Marine, considérait cette opération comme étant la meilleure solution d’un point de vue militaire [65]. Le ministre français des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, fit une analyse plus politique de la même situation, dans une lettre adressée au ministre de la Guerre. Le débarquement aux Dardanelles, faisait valoir Delcassé, car il conduirait rapidement à un changement de gouvernement à İstanbul, une fois les armées de la Triple-Entente arrivées sur place ; après un tel changement, il ne resterait plus qu’à renforcer le contrôle sur l’Empire ottoman. Pour Delcassé, encore en avril 1915, il n’était pas question de partager cet empire, et d’abord parce que la France y était déjà, en 1914, la puissance dominante et n’avait donc aucun intérêt à partager avec d’autres ce qu’elle possédait déjà [66].

Néanmoins, loin d’avoir renoncé à l’idée d’un débarquement le War Office (ministère de la Guerre) britannique défendit de nouveau cette idée durant l’été 1915 [67], et les guérilleros arméniens de Musa Dağ furent recueillis sur un navire militaire français [68]. L’idée de débarquer, en particulier en faisant revenir ces insurgés, fut étudiée sérieusement à Paris [69]. Cependant, les troupes françaises et britanniques se battaient déjà dans les Balkans, aux Dardanelles, en Égypte et au Koweït. Un nouveau débarquement aurait éliminé les derniers espoirs de victoire aux Dardanelles et soulagé les Ottomans, d’autant que la Bulgarie venait de rejoindre la Triple-Alliance. Du reste, la construction de nouvelles défenses ottomanes durant l’été 1915 augmenta la difficulté ; quant à faire venir des unités qui se battaient alors contre les Allemands, sur le territoire français, il n’en était pas question [70].

Il est donc impossible d’affirmer, comme le fait Taner Akçam sans avoir travaillé aux archives britanniques, ni aux archives françaises, que « la Grande-Bretagne n’a pas pris ces propositions au sérieux et a vite abandonné l’idée de débarquer à İskenderun ou à proximité de cette ville. »

Un autre problème essentiel est que Taner Akçam, pour les besoins de sa démonstration, occulte, dans ce livre, les crimes de guerre commis par des volontaires arméniens de l’armée russe et par des insurgés arméniens. Par exemple, un rapport préfectoral du 4 mars 1915 donne la liste nominale des cinquante-neuf villageois de Mergehu exterminés par des Arméniens locaux, renforcés par d’autres, arrivés de Russie. La méthode d’assassinat est indiquée pour chaque victime, notamment cinq enfants brûlés vifs (dont un bébé) [71]. Le premier rapport connu d’un officier russe se plaignant de crimes commis par des volontaires arméniens contre des civils musulmans d’Anatolie, durant la Première Guerre mondiale, est daté du 1er décembre 1914, et les plaintes se multiplièrent durant l’année 1915. L’une des plus éloquentes est celle du prince Vasilii Gadzhemukov, qui blâma « le massacre sans distinction des musulmans de Van » perpétré en avril-mai 1915, non pour des raisons humanitaires mais militaires : après cet épisode, tous les efforts russes pour se rallier les Kurdes étaient ruinés en Anatolie orientale, et ceux-ci avaient désormais aussi peu envie que les Turcs ethniques de tomber entre les mains de l’armée russe [72]. Le rapport de soixante-cinq pages remis par le général de brigade Leonid Bolhovitinov le 11 décembre 1915 est lui aussi très clair [73]. Sans surprise, les archives ottomanes confirment et précisent ces sources russes, par exemple le rapport de gendarmerie daté de mars 1916, mais portant sur les crimes commis par des Arméniens durant l’insurrection de Van en avril 1915 — rapport qui montre un acharnement sadique sur les victimes, y compris les enfants et les vieillards [74].
Le silence de Taner Akçam sur ces crimes dont il n’ignore pas l’existence, qui se sont poursuivis jusqu’en 1918 inclus, et qui furent suivis par ceux commis dans le Caucase et de nouveau en Anatolie durant la guerre d’indépendance turque (au total plus de 500 000 victimes) [75], n’est pas seulement un exemple frappant du deux poids, deux mesures qui caractérise ses publications ; c’est aussi une grave lacune dans la présentation du contexte, car après le massacre de musulmans innocents, leurs parents et amis n’avaient besoin d’aucun ordre du pouvoir central pour commettre des représailles sanglantes contre des Arméniens également innocents [76].

Taner Akçam donne une image fausse de la politique de réinstallation mise en œuvre par le gouvernement ottoman

Niant l’exemption de déplacement forcée qui fut accordée, par le régime CUP, à un nombre significatif d’Arméniens, Taner Akçam se contredit une fois de plus, car il s’appuie (pp. 239 et suivantes) sur le brouillon rédigé en 1917 par un secrétaire de Talat Pacha : ce document indique qu’entre 350 et 400 000 Arméniens n’ont pas été déplacés du tout, notamment dans la moitié ouest de l’Anatolie [77]. Plus grave, M. Akçam déforme une fois de plus sa source, p. 378, lorsqu’il affirme que « le nouvel ordre n’était absolument pas rétroactif mais s’appliquait seulement aux “Arméniens qui n’ont pas [déjà] été expulsés et déportés”. » L’ajout du terme « déjà » entre crochets n’a rigoureusement aucune base dans le texte en question, c’est-à-dire un télégramme envoyé par Talat le 29 août 1915, et déjà cité intégralement ici (voir la note n° 24). L’ajout de « déjà » se justifie d’autant moins que, même dans un témoignage aussi résolument turcophobe que celui du pasteur Abraham H. Hartunian, cité par Taner Akçam (p. 314), il est question de sept cents Arméniens protestants, ainsi que de deux cents catholiques et grégoriens, envoyé sur la route de la réinstallation forcée mais revenus dans leur ville « après seulement quelques heures », en août 1915 justement [78].

Tentant de convaincre son lecteur que l’exemption de déplacement forcé pour les Arméniens d’İzmir n’est « pas vraie », M. Akçam n’arrive à trouver que 256 d’entre eux qui ont effectivement été expulsés, et qui étaient, d’après le document ottoman qu’il cite lui-même, membres de comités nationalistes révolutionnaires (p. 410). Le même chiffre (256) se trouve dans la liste publiée par Yusuf Halaçoğlu [79] et n’est donc pas une révélation. Plus important, la population arménienne dans la ville d’İzmir s’élevait à environ 13 000 en 1914, et à 25 000 pour l’ensemble de la province, à la même date [80]. Ces 256 militants, effectivement expulsés, ne représentaient donc qu’environ 1 % de la population totale, et il n’y a, en conséquence, aucune raison de remettre en cause les sources, y compris occidentales, qui attestent que la population arménienne dans la province d’İzmir fut bien exemptée de déplacement forcé [81] — sources que Taner Akçam ne cite jamais.
De même, Taner Akçam affirme (pp. 277-278) que « la distribution d’aide aux déportés [arméniens] fut absolument interdite. Les humanitaires et les fonctionnaires qui fermaient les yeux sur ces distributions d’aide [aux Arméniens] devaient être ‟sévèrement punis”. » Pour soutenir une accusation aussi grave, M. Akçam cite une « communication de Talat au commandement de l’armée ottomane, datée du 25 mars 1916 ». En fait, les mots « sévèrement punis » ne figurent pas dans le texte de Talat mais dans un document daté du 28 janvier 1916, transmis (avec approbation) par le ministre de l’Intérieur. Ensuite, et c’est beaucoup plus grave, M. Akçam cite les termes « sévèrement punis » hors contexte. Le document du 28 janvier 1916 parle en réalité des « lourdes peines reçues par les fonctionnaires qui autorisent la distribution secrète d’argent parmi les Arméniens ». Et la communication de Talat (25 mars) nous dit que « la distribution d’argent aux Arméniens […] doit être réalisée seulement par les fonctionnaires et sous le contrôle des autorités locales [82]. » Ce qui est interdit, c’est donc la « distribution secrète d’argent » et non cette distribution en tant que telle ; quant à l’aide en nature, elle n’est même pas évoquée dans ces documents.

J’ai écrit, pour l’essentiel, la version originale de cet article en 2014, et donc sans connaître le compte-rendu publié en décembre dernier par Kent Schull (université d’État de New York), sur le livre analysé ici ; le texte m’a été communiqué, après la parution de ma propre analyse, par Yeşen Dursun (université de Coblence-Landau). Bien que globalement favorable, l’article de M. Schull relève que le dernier chapitre du livre aurait dû être « entièrement » retiré avant parution, car il repose sur des « manipulations de preuves ». Or, parmi ces manipulations, Kent Schull cite justement celle qui consiste à confondre le contrôle de l’aide apportée aux Arméniens avec son interdiction [83] — mais sans réaliser que cette distorsion n’est pas limitée au dernier chapitre : elle se trouve aussi dans le neuvième.

De fait, et plus généralement, l’assertion de Taner Akçam sur une famine générale, organisée par le gouvernement ottoman, est radicalement contredite tant par les sources ottomanes qu’américaines. En mars 1916, William W. Peet, trésorier du Comité américain pour l’aide aux Arméniens et aux Assyriens (ACASR) déclarait que « l’aide déjà reçue a fait merveille ». En juin de la même année, les représentants de l’ACASR expliquaient que « la situation, en termes de vies humaines, n’est pas si sombre qu’il y paraissait » en 1915 [84]. Peet, qui n’est jamais cité dans ce livre de M. Akçam (pas plus que l’amiral Mark Lambert Bristol, haut-commissaire américain à İstanbul de 1919 à 1927) avait gardé un souvenir très positif de la collaboration volontaire de Talat Pacha avec les missionnaires américains (qui contrôlaient de fait l’ACASR) [85]. De même, Abram Elkus, ambassadeur des États-Unis à İstanbul de 1916 à 1917, a signalé, dans une lettre au secrétaire général de l’ACASR, que l’effort d’assistance « est mis en œuvre de façon efficace, dans tous les centres, sous l’œil de plus en plus bienveillant des fonctionnaires turcs », même après la rupture des relations diplomatiques et le départ d’Elkus, comme en attestent les Américains restés sur place [86]. La teneur de cette lettre est confirmée, notamment, par un rapport rétrospectif rédigé en 1918 par Jesse Jackson, consul général des États-Unis à Alep jusqu’en 1917 [87]. Outre l’autorisation donnée à cette aide américaine, ainsi qu’à une assistance allemande [88], Talat a donné plusieurs fois l’ordre aux autorités locales de fournir de la nourriture aux Arméniens déplacés, dès 1915, ainsi d’ailleurs qu’aux Arméniens nécessiteux restés en Anatolie [89]. Cemal Pacha, l’homme fort du CUP pour le Proche-Orient, numéro 3 du régime, fut le plus efficace dans la distribution d’aide par les autorités ottomanes, en collaboration avec des Américains comme avec des Allemands [90], mais Taner Akçam évite de décrire ces efforts.

William W. Peet
William W. Peet

Pour présenter Talat comme un être machiavélique, et afin de soutenir la théorie du complot sur la « double politique » (Talat est supposé avoir expédié des dizaines de câbles chiffrés dans le seul but de tromper les historiens du futur), Taner Akçam prend aussi des libertés avec les télégrammes et les rapports envoyés par Ernst zu Hohenlohe-Langenburg, ambassadeur allemand par intérim à İstanbul en 1915. En effet, M. Akçam cite un rapport d’Hohenhole, daté du 25 septembre 1915, à propos des difficultés rencontrées par des Arméniens à Adana, puis il écrit (p. 380) : « pour cette raison, le rapport de l’ambassadeur qualifiait Talat de “menteur”. » Or, ni le terme « menteur », ni un quelconque synonyme, ou une quelconque périphrase équivalente à ce terme, n’est utilisé dans ce rapport [91]. Dans un câble précédent, envoyé le 14 septembre, l’ambassadeur allemand niait même toute malhonnêteté de la part de Talat [92].

Suivant ce qui est devenu comme une seconde nature chez lui, Taner Akçam déforme (p. 208) le sens d’un télégramme envoyé par le ministre de l’Intérieur Talat au préfet Mehmet Reşit, le 12 juillet 1915, en le traduisant d’une façon délibérément incorrecte (souligné par moi) :

« […] à Mardin, l’évêque arménien, et quelque sept cents autres personnes, ont été expulsés de la ville puis égorgés comme des moutons par des personnes arrivant de de Diyarbakır. »

Or, le document dit :

« En particulier, grâce à des personnes envoyées récemment de Diyarbakır, nous avons appris qu’à Mardin, sept cents personnes en tout, des Arméniens et d’autres chrétiens, y compris l’évêque, ont été expulsés de leur domicile et tués, en les décapitant comme des moutons [93]. »

L’intention de M. Akçam est évidente : si « des personnes » ont été « envoyées » pour enquêter, c’est bien que Talat s’inquiétait de tels méfaits. J’insiste sur ce point : la traduction fautive ne peut en aucun cas être considérée comme une simple erreur, non seulement parce que ce document été intégralement traduit en turc moderne (et en anglais) avant la parution du livre de M. Akçam, mais aussi parce que, dans une réponse publiée par le quotidien Taraf le 28 juin 2008, le professeur Yusuf Halaçoğlu avait signalé (entre autres), ce problème. Il commentait la version en turc du livre de Taner Akçam, qui venait de paraître, et qui est de quatre ans antérieure à la version en anglais. M. Akçam n’a jamais rien répliqué à ce sujet.

Le cœur de l’argumentation de M. Akçam sur la « double politique » de Talat est fondé sur les soi-disant Mémoires de l’ambassadeur américain Henry Morgenthau et sur une anecdote rapportée par Falih Rıfkı Atay, un des collaborateurs de Talat durant la Première Guerre mondiale. De fait, Morgenthau affirme que Talat envoyait des ordres depuis son domicile, par une ligne télégraphique privée ; mais Heath Lowry a démontré, plus de vingt ans avant la parution en anglais du livre de Taner Akçam, que cette ligne télégraphique est une pure invention de Morgenthau (ou d’un de ses nègres), et une vérification dans le journal de l’ambassadeur, qu’Ara Sarafian a eu la bonne idée de publier intégralement, confirme cette démonstration [94]. De même, quatre ans avant la publication de The Young Turks’ Crime against Humanity, il a été démontré, dans une revue britannique à comité de lecture, que M. Akçam a déformé (déjà, dans A Shameful Act/Un acte honteux, p. 170 de l’édition en anglais, p. 186 de l’édition Denoël) ce qu’Atay a réellement écrit [95].
Néanmoins, l’argument le plus dévastateur contre la théorie de la « double politique », c’est la répression, par le gouvernement CUP, des crimes commis contre des Arméniens. Voilà pourquoi le sociologue Taner Akçam se moque des historiens, en particulier Yusuf Halaçoğlu, qui ont travaillé sur ce sujet. En fait, M. Akçam ne discute pas des principaux documents relatifs à cette question. Il présente simplement (pp. 395-398) une courte liste de personnes condamnées à mort, comme si elle était complète. Or, elle ne l’est pas. Rien qu’entre février et mai 1916, à la suite du travail accompli par les commissions d’enquête créées à l’initiative du ministre de l’Intérieur Talat [96], soixante-sept musulmans ont été condamnés à mort (dont douze condamnations où l’homicide volontaire figure nommément parmi les motifs), 524 à une peine de prison, soixante-huit à la relégation, aux travaux forcés ou à la réclusion avec régime de forteresse (kalabendlik) ; 227 ont été acquittés et le sort de 783 inculpés n’est pas encore connu à ce jour [97]. Parmi ces soixante-sept condamnés à mort, 51 avaient déjà été pendus au début de juin 1916 [98].

Conclusion

The Young Turks’ Crime against Humanity n’est nullement « the state of the art [99] » sur la question arménienne, contrairement à ce qui a pu être dit sans une vérification suffisante de ses références, mais un point culminant dans la déformation de sources, la sélection de preuves et l’indignation sélective. À cet égard, les exemples sont si nombreux que cette recension n’a aucune prétention à l’exhaustivité [100].

Il serait également faux de penser que ce livre serait une aberration dans la production de M. Akçam : la continuité avec Un acte honteux a été exposée dans cet article, et, depuis la parution de The Young Turks’ Crime against Humanity, M. Akçam n’a rien trouvé de mieux que de diffuser un faux témoignage, publié pour la première fois en 1947 par un Arméno-Américain nommé Sarkis Torossian (Torosyan). M. Akçam s’est très vite heurté à ces critiques aussi précises qu’argumentées, venant d’historiens turcs fort éloignés de tout nationalisme [101], mais auxquelles il a répondu en produisant des documents dont il a été prouvé, quelques mois plus tard, qu’ils sont faux [102]. Malgré cela, il s’enferre et continue de s’appuyer sur les falsifications de Torossian. Voilà qui ne manque pas d’ironie, M. Akçam ayant accusé (pas toujours à tort) certains auteurs pro-arméniens — qui risquaient de lui faire de l’ombre — de commettre des erreurs et de proférer des contrevérités [103].

Je ne prétendrai pas être entièrement d’accord avec Hilmar Kaiser sur la question arménienne, loin de là, mais je le rejoins quand il dit, à propos de Taner Akçam : « l’acclamation est là parce que personne n’est capable de vérifier les sources. » Cependant, tôt ou tard, le mépris pour la vérité dont fait montre cette personne sera largement connu, et ceux qui ont cautionné, explicitement ou implicitement, ses accusations sans fondements, sans procéder eux-mêmes à une vérification des sources, auront à expliquer pourquoi.


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